dimanche, 23 novembre 2008
78,33 et 45 tours.

(Mémoire 1977) Mon frère avait donné sa chaîne Hi-fi stéréo à mon père avant de partir pour son service militaire. C'était une chaîne avec platine, tuner, et double cassette rien à voir avec le tourbe disque qu'il avait depuis 10 ans. Il l'avait installé au sous-sol dans un meuble qu'il avait fabriqué avec des planches de contre plaqué récupérées dans la décharge du "Blanc Mont" sur la route de Reims. Mon père a toujours aimé la musique, il avait beaucoup de disques, des 33 tours, des 45 tours et même un ou deux 78 tours. Je profitais de son absence le mercredi après midi pour les regarder. Je tenais les vinyles avec précaution par le bout des doigts pour ne pas laisser d'empreinte. Je passais des heures à regarder les pochettes, à lire les paroles des chansons puis à les recopier sur mon "cahier de chanson" et à sortir les galettes noires de leur enveloppe translucide et bruyante. Il les rangeait debout les uns contre les autres par ordre de préférence dans le bas du meuble. Il y avait de tout. Des disques d'Edith Piaf de Gilbert Bécaud,de Jacques Brel, de Tino Rossi et d'André Verchuren le vieil accordéoniste toujours dernier de la rangée car il le l'écoutait plus depuis longtemps. Mon père aimait particulièrement danser. Il avait des vinyles de tango, de valse, de "paso doble", de marche qu'il mettait pendant les communions, les noëls, les anniversaires. Toutes les occasions étaient bonnes pour qu'il fasse le DJ avant l'heure. Il aimait aussi beaucoup les musiques de film "Shaft" que j'écoutais sans arrêt, "Autant en emporte le vent" ou "Le parrain et surtout les westerns d'Ennio Morricone.
Ma sœur lui avait donné un coffret de 10 33 tours "Ferrat 10 ans" avec des chansons faites sur les poèmes de Aragon qu'il n'écoutait jamais mais que je connaissais par coeur. Moi, je lui avais acheté pour un anniversaire un disque de valses de Vienne.

Mais le plus important pour lui et pour moi c'était les premiers de la rangée, les 45 tours. Mike Brant, Nicoletta, Frédérique François, Demis Roussos, Christian Delagrange, les Poppys et surtout Dalida que mon père adorait. Uniquement de la variété Française. Je posais le 45 tours sur la platine puis la pointe en "diamant" atterrissait doucement dans le sillon faisant crisser les baffles. Je regardais les aiguilles bouger avec le son et tournait le bouton à fond pour les pousser dans le rouge +++. Je restais assis en tailleur devant les hauts parleurs puissants pour sentir le son taper dans mon ventre.
Papa est mort, Dalida aussi et beaucoup des chanteurs sont oubliés mais la chaîne hi-fi stéréo est dans le sous-sol avec les disques toujours rangés selon les dernières préférences de mon père car ma mère n'a jamais voulu que nous y touchions.
01:14 Ecrit par Marc dans Enfance, Papa | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : littérature, journal intime, nouvelles, textes brefs, écriture, écritures, blog
lundi, 08 septembre 2008
Dans la nuit.
(Mémoire 1975) Il se levait souvent la nuit. Je l'écoutais casser les carrés de chocolat et déballer les bonbons aux fruits ou les rochers Suchard. Il mangeait assis dans le canapé devant la télé sans le son pour ne pas nous réveiller. Il restait aussi des heures à fumer sur les toilettes. Le papier peint aux ronds orange, marron et jaune prenait des couleurs bizarres malgré la petite fenêtre toujours ouverte. Il m'arrivait de me lever pour aller faire pipi. Il retenait la porte juste avant que je ne l'ouvre. Je sursautais à chaque fois. Ma mère l'appelait de temps en temps depuis leur chambre. Il ne répondait jamais. Il venait toujours voir si nous dormions moi et mon frère. Je voyais le point rougeoyant de sa cigarette dans la nuit et sentais la fumée qu'il laissait.
00:32 Ecrit par Marc dans Mémoire, Papa | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : littérature, journal intime, nouvelles, textes brefs, écriture, écritures, blog
dimanche, 02 décembre 2007
Mon cadet.
(Mémoire 1971) Papa est assis au bout de la table. Je suis de l'autre coté et je fais mes devoirs. Il a posé le dictionnaire sur un torchon propre. Il choisit une lettre au hasard et lit les définitions des mots. Je regarde ses lèvres et ses yeux bouger au fur et à mesure qu'il lit. Il tourne lentement les pages en mouillant son doigt après avoir posé sa Gauloise dans le cendrier. Aujourd'hui il regarde longuement les planches anatomiques, hier il a passé beaucoup de temps sur les instruments de musique et avant-hier c'était les avions. Il note avec un crayon de mine sur un carnet à spirale les mots inconnus qu'il trouve. Il me demande souvent de lui prêter une feuille de papier à dessin. Il dessine très bien les avions et les bateaux et ces dessins sont affichés au sous-sol près de son établi.
Quand il est revenu de son travail à 17heures il m'a préparé un café au lait avec beaucoup de chicorée. Il l'a posé à coté de moi en disant comme tous les jours.
-"Tient mon cadet !".
Il fait nuit maintenant. J'ai bu le café et mes devoirs ne sont pas terminés. Papa range son carnet dans la poche ventrale de son bleu de travail et pose le dictionnaire sur la télé. C'est le moment d'aller ouvrir les portes de la cour et du garage pour maman qui va rentrer de son travail. Il faudra que je pense à regarder la définition du mot cadet.
01:30 Ecrit par Marc dans Papa | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, nouvelles et textes brefs, écriture, écritures, blog, amour, vive la vie
lundi, 26 novembre 2007
Dernier repas.
(Mémoire 1997) Papa est au bout de la table, il est blanc, totalement transformé par la maladie et la douleur qui le ronge depuis des mois. Je vois les efforts qu'il fait pour rester avec nous. Il n'a presque pas mangé pendant le repas et il a du mal à participer à la conversation. Nous partons bientôt dans la famille de ma femme. Un cousin, sa femme et ses enfants sont arrivés sans prévenir à la fin du repas. Je n'avais pas envie de les voir, ils occupent la conversation avec leurs banalités et leur vulgarité. Les enfants crient et courent partout, ils fouillent dans mes jouets d'enfants et c'est insupportable. J'ai envie qu'ils partent vite mais ils restent. J'ai envie de crier. Partez vite. C'est ma famille. C'est mon père. J'ai tellement de chose à lui dire. Je sais que c'est la dernière fois que je le vois. Maman sert le café et propose à tous des gâteaux. Ma fille me rejoint et monte sur mes genoux. Elle veut partir. Je lui propose d'aller jouer un peu ou de regarder la télé pour patienter. Ma femme me regarde de temps en temps, elle comprend mon impatience, mon énervement et ma peine. Je me lève et je rejoins ma mère dans la cuisine. Elle commence la vaisselle et je prends un torchon posé sur la table pour l'aider. Je lui demande comment va papa. Elle ne répond pas et pleure sans bruit. Elle essuie ses larmes avec le torchon rouge suspendu à la ceinture de son tablier. Ma femme me rejoint et nous décidons de partir. C'est difficile, les cousins sont toujours là et papa reste silencieux, ils se lèvent péniblement et nous nous disons au revoir. J'embrasse papa et je n'ose même pas le prendre dans mes bras et pourtant j'en ai tellement envie. Nous montons dans la voiture, nous nous disons au revoir d'un signe de la main et trés vite nous passons le virage au bout de la rue. C'était la dernière fois que je voyais mon père.
00:05 Ecrit par Marc dans Papa | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, nouvelles et textes brefs, écriture, écritures, blog, amour, vive la vie
samedi, 10 novembre 2007
La nuit.
(Quotidien Novembre 2007) Je me lève. Je n'arrive pas à dormir. J'allume la télé sans le son. Je vais sur Internet et n'arrive pas à lire les blogs. J'ai envie de rien. Je reste assis et j'attends. Je vis depuis toujours avec ça en moi. Les premiers souvenirs de ces moments remontent à mes 15 ans, maintenant j'en ai 48. L'habitude, l'expérience, la thérapie m'ont permis de comprendre et de vivre avec, jour après jour. Cela va passer. Il faut attendre, travailler, rire avec les autres, manger, rester debout, continuer les gestes du quotidien. La maison est endormie. Il pleut. Je pense à mon père. Il y a peu de temps en parlant avec ma mère et en me souvenant de son comportement à la maison j'ai compris que mon père était aussi comme çà. Je comprends mieux cette façon qu'il avait d'être là sans vraiment être là. Je comprends mieux aussi les longues heures qu'il passait debout la nuit dans la cuisine ou dans les toilettes à fumer dans le noir. J'allais parfois l'observer et je me recouchais en silence avant de me rendormir.
01:05 Ecrit par Marc dans Papa, Quotidien | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Journal intime, nouvelles et textes brefs, écriture, écritures, blog, amour, vive la vie
jeudi, 25 octobre 2007
Retour en bus.
(Quotidien Octobre2006) La joue collée contre la vitre embuée du bus, je pense à mon père. Encore. Je ne sais pas pourquoi il est toujours là, dans ma tête prêt à surgir au moment où je m'y attends le moins. Je regarde mon reflet dans la vitre. Je règle le son de mon MP3. J'ai dans les oreilles une chanson de Miossec. Je lui ressemble de plus en plus. Le front, les yeux, le corps. Ma femme me le dit souvent. Il y a aussi les attitudes, les gestes et les expressions. J'ai des souvenirs de lui dans mon enfance mais ils sont si peu nombreux. J'ai surtout la mémoire de l'indifférence et de l'ignorance au moment où j'en avais absolument besoin. Je ne demandais pas grand-chose putain. C'est douloureux, très douloureux encore aujourd'hui. Le bus remonte l'avenue de la mer, nous serons bientôt arrivés. Le ciel est noir. Maman hier au téléphone m'a encore dit que j'avais la même voix que lui. Je n'aime pas quand elle parle de lui, ce n'est pas l'homme que j'ai connu. Ils annoncent encore une alerte orange pour ce soir. Il faudra couper Internet et le téléphone. Je pense à mes filles. Quel père je suis? Et puis merde à quoi cela serre t-il de remuer cette chose si profonde.
00:05 Ecrit par Marc dans Papa, Quotidien | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : Journal intime, nouvelles et textes brefs, écriture, écritures, blog, amour, vive la vie
samedi, 25 août 2007
Enterrement.
Je ne comprends pas ce que dit le curé. Je regarde les épaules de mon frère deux rangs plus bas. Il pleure. Ma sœur et avec son maris et ses enfants. Elle baisse la tête et de temps en temps regarde vers moi. Je prends la main de ma femme assise à coté de moi. Je n'ai pas envie que mes enfants me voient pleurer. Les gens se lèvent et nous faisons comme eux. Maman est assise au premier rang face au cercueil de papa.(Mémoire 1998)
20:50 Ecrit par Marc dans Mémoire, Papa | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Journal intime, nouvelles et textes brefs, écriture, écritures, blog, amour, vive la vie
samedi, 11 août 2007
Le rire de papa.
C'est l'été, tous les soirs nous jouons dans la rue. Les voisines installent des pliants sur le trottoir pour discuter, tricoter et nous regarder. La fenêtre de la cuisine de ma maison est grande ouverte pour laisser entrer un peu de fraîcheur. La télé diffuse un film avec Bourvil et De Funès. Depuis la rue, nous entendons la musique, les voix des acteurs et surtout le rire de papa. Il éclate de rire souvent, d'un grand rire sonore, grave, spontané et joyeux qui remplit l'espace, surprend les voisines et interrompt nos jeux.
Papa adorait Bourvil et faisait pour moi des imitations grossière de lui qui déclanchaient chez moi des fous rire terribles à me faire mal au ventre. Cet acteur et depuis, définitivement lié au souvenir de mon père et de son rire dans notre rue. (Mémoire 1970)
00:30 Ecrit par Marc dans Mémoire, Papa | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, nouvelles et textes brefs, écriture, écritures, blog, amour, vive la vie
vendredi, 27 juillet 2007
Petits jeux.
Mon père allumait une cigarette puis déballait un bonbon au chocolat. Il fumait, sucait son bonbon et regardait la fumée monter dans l'air en tapotant des doigts sur la table. Maman le regardait et levait les yeux au ciel sans rien dire, elle ne supportait pas quand papa fumait et mangeait un bonbon en même temps, c'est pourtant quelque chose qu'il faisait souvent. C'était un jeu, une agacerie, une provocation entre eux deux que j'observais depuis toujours. (Mémoire 1983)
07:00 Ecrit par Marc dans Mémoire, Papa | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Journal intime, nouvelles et textes brefs, écriture, écritures, blog, amour, vive la vie
mardi, 26 juin 2007
Hémorragie cérébrale.
Une infirmière se penche sur moi et me demande de ne pas bouger. Je ne peux pas entrer, c'est interdit aux enfants me dit-elle. Maman et ma sœur passent des portes blanches et disparaissent dans un grand couloir. Je reste sage assis sur mon siège. Des gens passent devant moi, des médecins en blouses blanches, des malades en pyjamas bleus, un homme pousse un brancard avec un bléssé qui crie dessus. Un vieux monsieur est assis devant moi il me regarde bizarrement et il me fait peur. Le temps est long, je n'ai pas de jouets, j'ai envie de marcher et de faire pipi, mais je n'ose pas demander car la dame m'a demandé de ne pas bouger. La porte à battant s'ouvre enfin, c'est maman et ma sœur. Elles ont pleuré et je comprends que papa est vraiment malade. Maman me prend dans ses bras et m'embrasse, ma soeur ne dit rien. Je pose des questions et personne ne répond. Nous rentrons à la maison et c'est ma sœur qui conduit la voiture pour la première fois.
Je comprendrai des années plus tard qu'il pensait avoir dix huit ans ce jour là, qu'il parlait comme un adolescent, qu'il riait tout le temps, qu'il ne savait pas qu'il avait des enfants et qu'il n'avait reconnu ni maman ni ma soeur. Il est sorti des semaines ou des mois plus tard guéri, avec beaucoup de médicaments à prendre tous les jours. Maman disait toujours que nous avions eu de la chance car le gardien du Collège qui, lui aussi, avait eu une hémorragie cérébrale était resté paralysé du visage et des bras. ( Mémoire 1967 )
23:55 Ecrit par Marc dans Mémoire, Papa | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Journal intime, nouvelles et textes brefs, écriture, écritures, blog, amour, vive la vie