dimanche, 02 décembre 2007
Mon cadet.
(Mémoire 1971) Papa est assis au bout de la table. Je suis de l'autre coté et je fais mes devoirs. Il a posé le dictionnaire sur un torchon propre. Il choisit une lettre au hasard et lit les définitions des mots. Je regarde ses lèvres et ses yeux bouger au fur et à mesure qu'il lit. Il tourne lentement les pages en mouillant son doigt après avoir posé sa Gauloise dans le cendrier. Aujourd'hui il regarde longuement les planches anatomiques, hier il a passé beaucoup de temps sur les instruments de musique et avant-hier c'était les avions. Il note avec un crayon de mine sur un carnet à spirale les mots inconnus qu'il trouve. Il me demande souvent de lui prêter une feuille de papier à dessin. Il dessine très bien les avions et les bateaux et ces dessins sont affichés au sous-sol près de son établi.
Quand il est revenu de son travail à 17heures il m'a préparé un café au lait avec beaucoup de chicorée. Il l'a posé à coté de moi en disant comme tous les jours.
-"Tient mon cadet !".
Il fait nuit maintenant. J'ai bu le café et mes devoirs ne sont pas terminés. Papa range son carnet dans la poche ventrale de son bleu de travail et pose le dictionnaire sur la télé. C'est le moment d'aller ouvrir les portes de la cour et du garage pour maman qui va rentrer de son travail. Il faudra que je pense à regarder la définition du mot cadet.
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lundi, 26 novembre 2007
Dernier repas.
(Mémoire 1997) Papa est au bout de la table, il est blanc, totalement transformé par la maladie et la douleur qui le ronge depuis des mois. Je vois les efforts qu'il fait pour rester avec nous. Il n'a presque pas mangé pendant le repas et il a du mal à participer à la conversation. Nous partons bientôt dans la famille de ma femme. Un cousin, sa femme et ses enfants sont arrivés sans prévenir à la fin du repas. Je n'avais pas envie de les voir, ils occupent la conversation avec leurs banalités et leur vulgarité. Les enfants crient et courent partout, ils fouillent dans mes jouets d'enfants et c'est insupportable. J'ai envie qu'ils partent vite mais ils restent. J'ai envie de crier. Partez vite. C'est ma famille. C'est mon père. J'ai tellement de chose à lui dire. Je sais que c'est la dernière fois que je le vois. Maman sert le café et propose à tous des gâteaux. Ma fille me rejoint et monte sur mes genoux. Elle veut partir. Je lui propose d'aller jouer un peu ou de regarder la télé pour patienter. Ma femme me regarde de temps en temps, elle comprend mon impatience, mon énervement et ma peine. Je me lève et je rejoins ma mère dans la cuisine. Elle commence la vaisselle et je prends un torchon posé sur la table pour l'aider. Je lui demande comment va papa. Elle ne répond pas et pleure sans bruit. Elle essuie ses larmes avec le torchon rouge suspendu à la ceinture de son tablier. Ma femme me rejoint et nous décidons de partir. C'est difficile, les cousins sont toujours là et papa reste silencieux, ils se lèvent péniblement et nous nous disons au revoir. J'embrasse papa et je n'ose même pas le prendre dans mes bras et pourtant j'en ai tellement envie. Nous montons dans la voiture, nous nous disons au revoir d'un signe de la main et trés vite nous passons le virage au bout de la rue. C'était la dernière fois que je voyais mon père.
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samedi, 10 novembre 2007
La nuit.
(Quotidien Novembre 2007) Je me lève. Je n'arrive pas à dormir. J'allume la télé sans le son. Je vais sur Internet et n'arrive pas à lire les blogs. J'ai envie de rien. Je reste assis et j'attends. Je vis depuis toujours avec ça en moi. Les premiers souvenirs de ces moments remontent à mes 15 ans, maintenant j'en ai 48. L'habitude, l'expérience, la thérapie m'ont permis de comprendre et de vivre avec, jour après jour. Cela va passer. Il faut attendre, travailler, rire avec les autres, manger, rester debout, continuer les gestes du quotidien. La maison est endormie. Il pleut. Je pense à mon père. Il y a peu de temps en parlant avec ma mère et en me souvenant de son comportement à la maison j'ai compris que mon père était aussi comme çà. Je comprends mieux cette façon qu'il avait d'être là sans vraiment être là. Je comprends mieux aussi les longues heures qu'il passait debout la nuit dans la cuisine ou dans les toilettes à fumer dans le noir. J'allais parfois l'observer et je me recouchais en silence avant de me rendormir.
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jeudi, 25 octobre 2007
Retour en bus.
(Quotidien Octobre2006) La joue collée contre la vitre embuée du bus, je pense à mon père. Encore. Je ne sais pas pourquoi il est toujours là, dans ma tête prêt à surgir au moment où je m'y attends le moins. Je regarde mon reflet dans la vitre. Je règle le son de mon MP3. J'ai dans les oreilles une chanson de Miossec. Je lui ressemble de plus en plus. Le front, les yeux, le corps. Ma femme me le dit souvent. Il y a aussi les attitudes, les gestes et les expressions. J'ai des souvenirs de lui dans mon enfance mais ils sont si peu nombreux. J'ai surtout la mémoire de l'indifférence et de l'ignorance au moment où j'en avais absolument besoin. Je ne demandais pas grand-chose putain. C'est douloureux, très douloureux encore aujourd'hui. Le bus remonte l'avenue de la mer, nous serons bientôt arrivés. Le ciel est noir. Maman hier au téléphone m'a encore dit que j'avais la même voix que lui. Je n'aime pas quand elle parle de lui, ce n'est pas l'homme que j'ai connu. Ils annoncent encore une alerte orange pour ce soir. Il faudra couper Internet et le téléphone. Je pense à mes filles. Quel père je suis? Et puis merde à quoi cela serre t-il de remuer cette chose si profonde.
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samedi, 25 août 2007
Enterrement.
Je ne comprends pas ce que dit le curé. Je regarde les épaules de mon frère deux rangs plus bas. Il pleure. Ma sœur et avec son maris et ses enfants. Elle baisse la tête et de temps en temps regarde vers moi. Je prends la main de ma femme assise à coté de moi. Je n'ai pas envie que mes enfants me voient pleurer. Les gens se lèvent et nous faisons comme eux. Maman est assise au premier rang face au cercueil de papa.(Mémoire 1998)
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samedi, 11 août 2007
Le rire de papa.
C'est l'été, tous les soirs nous jouons dans la rue. Les voisines installent des pliants sur le trottoir pour discuter, tricoter et nous regarder. La fenêtre de la cuisine de ma maison est grande ouverte pour laisser entrer un peu de fraîcheur. La télé diffuse un film avec Bourvil et De Funès. Depuis la rue, nous entendons la musique, les voix des acteurs et surtout le rire de papa. Il éclate de rire souvent, d'un grand rire sonore, grave, spontané et joyeux qui remplit l'espace, surprend les voisines et interrompt nos jeux.
Papa adorait Bourvil et faisait pour moi des imitations grossière de lui qui déclanchaient chez moi des fous rire terribles à me faire mal au ventre. Cet acteur et depuis, définitivement lié au souvenir de mon père et de son rire dans notre rue. (Mémoire 1970)
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vendredi, 27 juillet 2007
Petits jeux.
Mon père allumait une cigarette puis déballait un bonbon au chocolat. Il fumait, sucait son bonbon et regardait la fumée monter dans l'air en tapotant des doigts sur la table. Maman le regardait et levait les yeux au ciel sans rien dire, elle ne supportait pas quand papa fumait et mangeait un bonbon en même temps, c'est pourtant quelque chose qu'il faisait souvent. C'était un jeu, une agacerie, une provocation entre eux deux que j'observais depuis toujours. (Mémoire 1983)
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mardi, 26 juin 2007
Hémorragie cérébrale.
Une infirmière se penche sur moi et me demande de ne pas bouger. Je ne peux pas entrer, c'est interdit aux enfants me dit-elle. Maman et ma sœur passent des portes blanches et disparaissent dans un grand couloir. Je reste sage assis sur mon siège. Des gens passent devant moi, des médecins en blouses blanches, des malades en pyjamas bleus, un homme pousse un brancard avec un bléssé qui crie dessus. Un vieux monsieur est assis devant moi il me regarde bizarrement et il me fait peur. Le temps est long, je n'ai pas de jouets, j'ai envie de marcher et de faire pipi, mais je n'ose pas demander car la dame m'a demandé de ne pas bouger. La porte à battant s'ouvre enfin, c'est maman et ma sœur. Elles ont pleuré et je comprends que papa est vraiment malade. Maman me prend dans ses bras et m'embrasse, ma soeur ne dit rien. Je pose des questions et personne ne répond. Nous rentrons à la maison et c'est ma sœur qui conduit la voiture pour la première fois.
Je comprendrai des années plus tard qu'il pensait avoir dix huit ans ce jour là, qu'il parlait comme un adolescent, qu'il riait tout le temps, qu'il ne savait pas qu'il avait des enfants et qu'il n'avait reconnu ni maman ni ma soeur. Il est sorti des semaines ou des mois plus tard guéri, avec beaucoup de médicaments à prendre tous les jours. Maman disait toujours que nous avions eu de la chance car le gardien du Collège qui, lui aussi, avait eu une hémorragie cérébrale était resté paralysé du visage et des bras. ( Mémoire 1967 )
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mardi, 05 juin 2007
Le portail.
Maman est dans la cuisine elle termine de laver la vaisselle. Papa est au sous sol et il bricole. Il pose une lame de métal sur la meule et des gerbes d'étincelles tombent en une pluie bruyante sur le sol poussiéreux. Je fais du patin à roulettes. J'ai bien regardé comment faisaient les patineurs artistiques à la télé et je réussis maintenant à tourner comme eux. Je passe un pied par-dessus l'autre et je décris de larges cercles en utilisant mes bras comme balancier. Je tourne encore et encore mais j'ai vite mal à la tête et je m'arrête. Je vais vers papa, il est concentré sur son travail. Il fabrique un portail en fer pour l'entrée de la cour. Chaque maison doit avoir son portail, pour nous il sera noir avec des barres carrées formant un quadrillage. Il a fait un plan qu'il a punaisé sur le mur. Il siffle en meulant et je l'entends à peine tellement le bruit de la meule est fort. Il arrête et se retourne vers moi.
-"Ah tu es là, allez laisse moi tranquille c'est dangereux et tu vas me gêner."
Encore une fois il ne veut pas de moi dans ses jambes et ne veut rien me montrer, mais je m'en moque n'importe comment je n'aime pas le bricolage. Je fais un tour sur moi même et je sors vite du garage. Dehors il fait beau, la rue est vide et je reprends mes cercles de patineur artistique sans penser à rien. ( Memoire 1969 )
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mercredi, 09 mai 2007
Monument aux morts.
Nous sommes le 8 Mai, dans la rue des hommes défilent en musique avec le drapeau Français. Ils se dirigent au pas vers le monument aux morts. Des enfants, des femmes avec des poussettes et des hommes en bermuda les suivent marchant aussi au rythme de la musique. Nous sommes à la terrasse du "café du Midi" assis dans des sièges colorés buvant un café. Nous regardons passer ces hommes âgés en habit du dimanche la poitrine couverte de médailles colorées et brillantes. Papa m'emmenait parfois au monument aux morts de notre ville des jours comme aujourd'hui. Nous nous préparions avec nos habits du dimanche et nous suivions le défilé de ces hommes. J'aimais marcher au pas, regarder les médailles des hommes et prendre un air sérieux et solennel. Papa prenait aussi le temps de m'expliquer à quoi correspondait cette date et pourquoi il était important de déposer des fleurs et de se souvenir. Mais pour moi, et il ne le savait pas, le monument au mort était aussi à la sortie de l'école un espace de jeux exceptionnel. Une piste de patins à roulettes immense faite d'un macadam rouge et blanc, parfaitement lisse et sans cailloux entretenue par les employés de la mairie. Nous n'avions pas le droit d'y jouer et souvent le garde champêtre nous menaçait de prévenir nos familles et de nous faire payer des amendes.
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