dimanche, 20 juillet 2008

Franck.


podcast

Je me réveille fatigué. Je bois mon café debout devant la fenêtre. Il neige. Il va falloir gratter le pare brise, essayer de démarrer et attendre que la voiture chauffe. Je vais être en retard. Je m'en fous. La pointeuse est morte depuis que Franck l'a explosé d'un coup de pied un jour de colère. Les fenêtres des cuisines sont toutes allumées dans l'immeuble en face. Je me dis qu'il y a des gars pas réveillé et fatigué comme moi qui boivent leur café en regardant tomber la neige. Je ne la voyais pas comme ça ma vie. J'habite un F1 au premier étage, quartier Croix rouge à Reims. C'est beaucoup mieux que ma chambre du foyer de jeunes travailleurs au centre ville. Elle dort encore. Je la connais depuis 2 mois. Je l'ai rencontré à "L'Atalante", un cinéma Art et essai où je vais souvent grâce à ma fausse carte d'étudiant. Une fille qui aime les films de Russ Meyer et des Marx Brothers, je ne pouvais pas la laisser filer. Nous avons parlé, rigolé, bu des bières, fumé et passé de nombreuses  nuits ensemble. Elle est vaguement étudiante en littérature, option cinéma. J'aime bien ses vêtements mauves toujours trop grands, ses écharpes à poches, ses sacs immenses et son envie de vivre au jour le jour. Elle a débarqué chez moi un matin il y a deux semaines sans prévenir avec son sac et un chat noir.  Je lui ai dis rentre. Elle a acheté une grande tenture mauve style indien avec des franges. Elle est accrochée au dessus du lit. Je vis  avec elle pour le sexe mais aussi parce que ma vie est plus belle depuis que je la connais. Franck s'est marré quand il l'a rencontré. Il m'a demandé quand j'allais me marier. Je n'ai pas trouvé ça drôle. Les lumières des cuisines s'éteignent les une après les autres. Je termine mon café et pars.  

deep purple.jpgJe récupère Franck sur le parking d'Euromarché. Il est frigorifié dans sa doudoune rouge. Il s'assoit avec difficulté à cause de son poids sur le siège passager de la Diane. Il ne dit pas un mot, il est de mauvaise humeur. Le chauffage fait un bruit infernal. Il allume une clope, croise les bras et appuie sa tête contre la vitre de la porte en fermant les yeux. J'ai rencontré Franck sur la place d'Erlon de Reims. Il faisait un sondage pour une marque de Yaourt. J'ai de suite aimé son regard rieur, ses cheveux sales et trop long. Nous avons parlé et rapidement sympathisé. J'ai eu l'impression de le connaître depuis toujours. Les rues sont couvertes de neige et les bus roulent doucement. Les décorations de Noël sont ridicules. Je freine brutalement à cause d'une connasse sur un passage clouté. Les cannettes de bière sur le planché de la voiture roulent et s'entrechoque. Franck se baisse pour en  prendre une. Il l'ouvre, boit au goulot et rote bruyamment. Nous travaillons dans un élevage de poulet à la sortis de Reims vers Cernay, Franck l'appelle "l'usine à poulet". C'est un boulot de chien payé une misère. Le plus dur c'est l'odeur des fientes, le bruit des 2000 poulets et la poussière permanente qui nous brûle les yeux. Nous nettoyons le sol et changeons les mangeoires. Il faut aussi trier les poulets morts, malades ou abîmés. Ils sont tellement nombreux que certains ont des pattes cassés, des plumes arrachées ou des yeux crevés. C'est vraiment "l'usine à poulet". Tous les 4 mois nous travaillons de nuit de 22 heures à 6 heures du matin. Il faut attraper les poulets, les entasser par 10 dans des caisses en plastiques de couleur et les charger dans le camion pour leur dernier voyage. Les derniers sont toujours les plus difficiles à attraper. Il faut les regrouper et les faire passer dans un couloir fait de balles de pailles. Franck appelle ça "le couloir de la mort". Il y a toujours un gars qui trouve drôle de jouer au foot avec le corps d'un poulet mort ou blessé ou de nous l'envoyer à la figure. Ils sont vraiment cons. Au matin nous avons, les bras, le visage et les mains en sang et nous sommes tous épuisés et ivres. Nous arrivons au pond de Cernay à la sortie de Reims la neige est de plus en plus dense. Franck sort une cassette de son blouson et la pousse dans le lecteur. "Burn" de Deep Purple  hurle dans l'habitacle de la voiture. Je tape sur le volant. Franck reprend les paroles et mime un solo de guitare en remuant la tête comme un fou. Il répare depuis des mois dans le garage de ses parents  un "Pick up" qu'il a acheté dans une casse. Il veut partir dés cet été quand il aura un peu plus d'argent. Je pense qu'il le fera. Il me dit qu'il écrit des romans, des nouvelles, des poèmes, mais je n'ai jamais rien lu. Il aime les écrivains américains John Fante, Bukowski, Hemingway, Kerouac. Il m'a demandé de l'appeler "Hank" mais je ne l'ai jamais fait. Il veut être un "écrivain alcoolique". Il a déjà bien commencé. J'ai souvent l'impression que nos vies sont tracées à l'avance  sauf pour lui. Je l'envie pour ça.

Demain c'est samedi nous allons dans ma famille pour manger le midi. Les parents seront contents de me voir accompagné. Papa me donnera un peu d'argent pour le loyer en me disant "ne dit rien à ta mère" et maman me donnera des légumes sales du jardin, du pâté et le boudin blanc de la tante. Nous partirons le soir après Dallas. Je les aime bien mes parents et je n'ai pas envie de les décevoir. Le jour se lève au moment où nous arrivons devant "l'usine à poulet". Le patron nous attend en tapant des pieds dans la neige. Il va construire un nouvel hangar et m'a proposé de m'embaucher définitivement. J'ai accepté. Je ne l'ai pas encore dit à Franck. Je stoppe la voiture et arrête la cassette Franck continue de chanter quand la patron frappe sur le pare brise.     

dimanche, 06 juillet 2008

Les crapules.

(Texte bref ) Je suis dans le lit et fais semblant de dormir. Il m'a baisée, léchée et caressée une bonne partie de la nuit. Il va rentrer chez lui maintenant. Il laissera son numéro de téléphone sur la table ou le miroir de la salle de bain comme je le lui ai demandé. Je l'appellerai dans la journée c'est évident à moins qu'il ne m'appelle avant. Nous avons passé une bonne soirée. Nous avons bien parlé, il est intelligent, drôle et c'est un bon amant. Il quitte la chambre et se prépare un café qu'il boit debout en regardant vaguement  par la fenêtre de la cuisine. J'épie tous ses bruits. Il revient vers la chambre et regarde discrètement en poussant la porte. Le chat en profite pour renter et sauter sur le lit. Je n'ai pas envie de lui parler, ni qu'il me voit au réveil. Je ne bouge pas. Je dors. Il ferme la porte de l'appartement et j'entends quelques minutes plus tard sa voiture démarrer au bas de l'immeuble.  Enfin seule. Je me détends, je baille, je m'étire. Je ne travaille pas ce matin. J'ai du temps. Je suis bien. Je les rencontre dans des bars, au restaurant ou dans la rue en faisant mes courses. J'adore séduire les hommes. Je ne compte plus les nuits passées dans les bras de ces diverses "crapules" comme j'aime les appeler. Des gars aux épaules larges, aux hanches étroites et quelques poils sur la poitrine. J'adore ces garçons, fiers, arrogants, jeunes et beaux. Ils voient en moi la femme d'âge un peu mure et d'expérience qui cherche l'aventure discrète et s'ennuie chez elle avec un mari vieillissant. Ils se trompent. Je ne m'ennuie pas. Je vis ce que j'ai envie de vivre et je n'ai pas de mari vieillissant, juste un chat.

jeudi, 03 juillet 2008

Montpellier - Reims.

(Nouvelle) Ma mère referme l'œil droit de mon père. Il fait froid dans cette pièce. Je suis loin du corps. Je ne veux surtout pas voir son œil mort qui refuse de se fermer. Je me demande comme elle fait pour le toucher. Elle essaye encore, puis renonce. Elle me fait signe d'approcher. Je ne bouge pas.

Je lisais dans la chambre de ma fille en écoutant les voisines espagnoles parler dans la rue, quand le téléphone a sonné. J'ai décroché, ma sœur m'a tout expliqué. Je n'avais vu mon père que quatre ou cinq fois depuis mon départ de la maison il y a trente ans et il était mort brutalement d'une crise cardiaque hier. Je n'ai rien ressenti seulement de la peine pour ma mère. La dernière fois que j'avais vu mon père c'était l'année du bac de ma fille en 2002. Il était venu à Montpellier avec ma mère dans le camping-car. Ils sont restés quatre jours au lieu de quinze comme prévu. Pas un de plus. Cette dernière visite m'avait tellement déçus que j'avais décidé de ne plus chercher à le voir me privant aussi de ma mère toujours si soumise et obéissante. Je l'appelais au téléphone de temps en temps. Elle me parlait d'elle, de la maison, des voisins et de lui. Ton père a repeint le sous-sol, il a dessiné des paysages sur tous les murs, c'est vraiment joli. Ton père a construit un abri dans le jardin avec des planches et des tuiles récupérées. Ton père est malade mais le médecin a dit que cela ira mieux bientôt. Ton père est occupé à bricoler au sous sol il ne peut pas venir te parler.

Dés le lendemain soir j'ai pris la voiture et je suis parti pour Reims. Il fallait que j'aille le voir, c'était une nécessité, un besoin.  Je suis parti malgré les inquiétudes de ma femme,  et les réticences de ma mère. J'ai conduit toute la nuit de Montpellier à Reims. 900 kilomètres d'autoroute. Je n'arrêtais pas de penser à lui, des souvenirs, des images, des impressions oubliés qui surgissaient. Il adorait conduire la nuit lui aussi. Nous passions toutes nos vacances dans un camping de l'île de Noirmoutier. Il fallait partir à 10 heures du soir pour ne pas manquer le passage du Gois au matin. Nous roulions ainsi toute la nuit les têtes callées dans des oreillers à l'arrière de l'Ariane bleue. Je garde le souvenir des bruits et des odeurs de la route de nuit et de papa conduisant sa famille en vacances en fumant ses gauloises. J'ai commencé à fatiguer après Lyon. Je me suis arrêté dans une station pour boire un café. Il annonçait  à la télé la mort de Henri Salvador. Je me suis mis à fredonner et à rire debout devant la télé comme un idiot. Papa imitait Salvador dans "Ruanita banana" pour me faire rire. Papa avait un rire extraordinaire. Les soirs d'été quand nous jouions dans la rue tard nous l'entendions depuis la cuisine où il regardait avec ma mère les films des Fernandel ou de Louis de Funès. Il a commencé à  neiger vers Dijon. J'ai pensé arrêter et dormir mais j'ai préféré continuer. J'étais bien dans ma voiture avec mes pensées. C'est en prenant de l'essence que je me suis souvenu qu'il m'avait emmené dans son camion citerne faire sa tournée de livreur de fuel. C'était en février. Il neigait comme maintenant. C'est alors que j'approchais de la montagne de Reims que j'ai compris que j'avais construit ma vie en opposition à la sienne. Il représentait l'homme, le père et le mari que je ne voulais pas être et  j'avais terriblement réussis.

Je suis parti de la maison à 18 ans juste après mon bac contre l'avis de maman de ma sœur et de mon frère qui ne vivaient plus à la maison depuis plusieurs années. Je ne supportais plus, les disputes, les violences, les mensonges et les non dits de cette famille. J'ai trouvé du travail à Paris où j'ai rencontré ma femme et les filles sont nées beaucoup  plus tard. J'ai mis longtemps avant d'accepter d'avoir des enfants et de me marier de peur de reproduire le couple de mes parents. Nous nous sommes retrouvé à Montpellier par suite des déplacements professionnels. J'ai aimé la ville, la région la lumière et je me suis dit que nous pourrions être bien là, au bord de la mer et nous avons acheté la maison. Je ne pouvais plus conduire, j'avais mal dans le cou et les yeux me piquaient. Je me suis arrêté sur une aire de l'autoroute. J'ai regardé la neige tomber doucement sur la voiture et les champs. J'avais mis sans m'en rendre compte le plus de distance possible entre mon père et moi et maintenant qu'il était mort je ne voyais plus que le manque que nous avions construit l'un et l'autre. J'ai croisé mes bras sur le volant et je me suis endormis. Comment est-il possible de se tromper autant sur soi et les personnes qui nous aiment?

Je suis arrivé trois heures plus tard.  C'était pour la première fois la maison de ma mère et non la mienne. Je n'avais pas vu ma mère depuis trois ans. Elle a été surprise de  voir à quel point je ressemblais à papa. J'ai visité la maison, le sous-sol, la salle à manger, le jardin, tout était identique et en même temps très différent, plus petit, moins beau et sale souvent. Dans ma chambre mes affaires d'école et mes livres étaient restés tels que je les avais laissé. J'ai feuilleté mes cahiers, des revues de cinéma, des livres d'école. J'ai retrouvé le livre de Roger Ikor "le tourniquet des innocents" avec des phrases soulignées et des annotations dans la marge. Je l'ai vite mis dans ma valise. J'ai redécouvert l'affiche du film de Zulawski "L'important c'est d'aimer". C'était incroyable de redécouvrir cette image et cette phrase accrochée au dessus de mon lit comme un message. Nous avons mangé en silence. J'ai demandé comment cela s'était passé. Mon frère a pleuré. C'était la première fois que je le voyais pleurer. J'ai fait la vaisselle avec maman, j'avais envie de la prendre dans mes bras mais je n'ai pas osé. La voisine était derrière ses rideaux à regarder discrètement vers la maison. Ma femme et mes enfants me manquaient. Je me suis rendu compte que je ne leur avais presque pas parlé de mon enfance, de cette maison ni de ce qu'il m'était arrivé là. Il y avait toujours le grand cadre sous verre avec les photos de famille, certaines étaient à peine visibles recouvertes par d'autres plus récentes. J'ai parlé un peu avec ma sœur. Elle m'a dit que depuis quelques années les parents s'entendaient mieux. Ils sortaient le dimanche dans les bals de village et partaient en voyage de temps en temps. C'est vrai que j'avais reçu des cartes postales de Venise et du Maroc. C'est même papa qui les avait écrites signant "tes parents qui t'aiment" Elle m'a dit aussi que plusieurs fois ils avaient pensé venir me voir mais comme je les appelais rarement ils ne voulaient pas me déranger. Il était évident que papa avait changé mais je n'étais pas là pour le voir.

Maman me demande encore d'approcher du corps. Je me décide à faire quelques pas. Il fait froid dans cette pièce encore plus que dehors. Elle caresse son front et remet en place quelques mèches de cheveux blancs. Elle touche sa cravate et pose une main sur ses mains croisées sur sa poitrine immobile. Elle pleure doucement et essuie les larmes qui coulent sur sa joue. J'ai une peine immense et ces dernières heures depuis Montpellier pèsent des tonnes sur mes épaules. Je suis fatigué, je me sens coupable. J'aimerai tant que ma femme et mes enfants soient là avec moi. Je ne comprends plus pourquoi je n'ai pas voulu qu'elles viennent avec moi. Je m'approche du corps et me penche pour le regarder. Il est beaucoup trop maquillé, c'est ridicule. Je ferme les yeux. Ce n'est pas lui qui est là. Je ne sais plus qui est mon père ni que penser de lui.

jeudi, 26 juin 2008

Prés de toi.

(Texte bref Juin 2008) Je m'éveille dans la nuit. Tu dors à coté de moi. Tu respires régulièrement et ton visage est enfin calme. Je te regarde dans la faible lumière des lampadaires de la rue. Une voiture stoppe au feu rouge du carrefour juste au bas de l'immeuble. Je me lève sans  bruit et je vais prendre un verre d'eau dans la cuisine. Il fait chaud, très chaud. Je vais au salon, j'allume la télé sans le son. Nous nous sommes couchés épuisé. Tu as beaucoup pleuré et moi un peu moins. Je ne sais plus quoi faire ni que te dire. Je t'aime. Nous recommencerons. Il faut garder confiance. Ce sont des choses qui arrivent. Je n'ai que des mots et des phrases banales et je ne comprends pas ce qui se passe en toi. Nous nous promenions dans Montpellier quand tu as senti du sang couler entre tes jambes. Nous sommes entrés dans un café précipitamment. Tu pleurais, tu criais presque et les gens nous regardaient. Je t'ai conduis vers les toilettes. Tu m'as attendu pendant que je courrais acheter des serviettes. Je t'ai retrouvé à mon retour en pleure, assise sur les toilettes. J'ai pensé faire venir un médecin ici dans ce bar tellement tu me faisais peur. Tu t'ai calmé progressivement et nous avons pu parti. Je conduisais en te tenant la main le plus souvent possible. Le trajet était trop long. Le médecin qui t'a éxaminé était une femme. J'ai épongé ton front et essuyé tes larmes avec du papier essuie tout. Elle était bien cette jeune femme, compréhensive, humaine et douce. Elle t'a confirmé la fausse couche. Tu étais enceinte de seulement quelques semaines. J'étais rassuré, pour moi ce n'était pas grave mais je me trompais terriblement. C'est une chose que j'ai comprise ce jour là. Je bois mon verre d'eau, j'éteins la télé et retourne me coucher près de toi.

samedi, 31 mai 2008

Papa va rentrer.

(Fiction Mai 2008) Maman n'est pas allé travailler ce matin. Elle est malade. C'est  incroyable car maman n'est jamais malade, d'habitude c'est moi, mon frère ou même papa qui sommes malade. C'est elle qui s'occupe de nous. C'est elle qui fait les piqûres, prend la température, pose le cataplasme brûlant à la moutarde sur le torse pour guérir les poumons, badigeonne le "bleu Méthylène" répugnant au fond de la gorge et fait le mot pour la maîtresse d'école. Elle m'explique qu'il ne faut pas que je m'inquiète, que ce n'est rien et qu'elle sera vite sur pieds.  Je dois juste être sage et l'aider en attendant papa.  

C'est moi qui ouvre au docteur Le borgne. Je le conduis dans la chambre. Il pose son gros cartable en cuir sur le plancher et s'assied sur le bord du lit. Il sort ses instruments. Il écoute la respiration de maman avec un stéthoscope collé sur son dos pendant qu'elle tousse et respire fort. Il lui demande sa température puis il prend sa tension. Il réfléchit un peu en regardant le crucifix au dessus du lit puis me demande de venir avec lui dans la salle à manger. J'imagine le pire. Il s'installe sur la table, sort un beau stylo plume et écrit l'ordonnance. Je le regarde faire. J'attends sans rien dire.

-"Ta maman à la grippe, il faut juste qu'elle dorme, un ou deux jours et tout ira mieux. Il faut aller chercher les médicaments. Ton papa va rentrer?"

-"Non, je ne sais pas. Il est routier et des fois il ne rentre pas le soir."

-"Ah c'est dommage, il y une voisine peut-être?"

-"Non personne, moi je peux aller chercher les médicaments à la pharmacie, j'ai mon vélo."

-"C'est bien, va vite les chercher avec l'ordonnance." 

 

Je suis en sueur quand je reviens de la pharmacie malgré le froid et le vent. Maman ouvre les yeux et me sourit. Je pose les médicaments sur la table de nuit au pied de la vierge en plâtre qui brille sous la faible lumière retenue par les volets. Elle s'assied difficilement dans le lit et je l'aide à placer ses oreillers.  Je lui donne la bouteille de sirop. Elle boit une petite gorgé et tousse violement, puis elle s'endort épuisée. Elle est vieille comme la grand-mère. Je reste quelques minutes à ses cotés. Je décide de faire le ménage, elle sera contente de moi. Je commence par les poussières avec le chiffon et le balai O-Cédar. Je balaye en faisant attention de ne pas cogner le balai. Je brosse le tapis de la salle à manger et les descentes de lit. Je fais la vaisselle du petit déjeuner et d'hier soir. Je n'allume pas la télé ni la radio et je n'écoute pas de disque. La voisine vient toquer à la porte pour prendre des nouvelles. Je ne réponds pas. J'ai chaud, je suis en sueur, j'ai mal à la tête et j'ai envie de vomir.

 

Il y a quelque chose d'étrange dans la maison, des odeurs, un silence. Je m'approche de sa chambre puis de son lit sans faire de bruit. Je pose ma main sur son front. Elle est bouillante. Les draps sont trempés. Elle tremble et claque des dents. Je lui parle mais elle ne répond pas. Elle respire mal. J'ai très peur et me dis que le docteur Le Borgne s'est trompé. C'est beaucoup plus grave qu'une grippe. Je vais chercher le Larousse médical dans l'armoire. Je fais comme papa et maman quand c'est moi ou mon frère qui sommes malade. Je vais trouver sa maladie et la soigner. Je cherche les mots fièvre, sueur, température, infection. Je trouve les photos de maladies inconnues. Maman a tous les symptômes et toutes les maladies et pour moi elle va mourir. J'ai les jambes en coton et la tête qui tourne. Je retourne dans la chambre. Je me couche à coté d'elle. Les ressorts du lit grincent sans la réveiller. Je suis malade moi aussi et comme elle je vais mourir. Je me glisse dans les draps humides. Je lui prends la main et la pose sur ma poitrine en la serrant fort. C'est ma maman et je ne veux pas qu'elle meure. Je vais la protéger en restant près d'elle. Je regarde notre reflet dans le miroir de l'armoire. Je suis bien avec elle. Papa va renter ce soir ou demain et nous trouvera, à moins que la voisine ne revienne et n'appelle les pompiers pour casser la porte et nous sauver. Bientôt... j'en suis certain.

mercredi, 28 mai 2008

Des lendemains.

(Fiction Mai 2008) Je baisse le nez sur ma tasse, et mon café refroidit doucement. Le repas était franchement moyen. J'ai reculé le moment de te parler. Je me disais à chaque plat, maintenant je le dis et je n'ai toujours rien dit. Je suis vraiment lâche.

 

Un autre couple est assis deux tables plus loin sur la gauche. Je n'arrête pas de les regarder. Il pose sa main sur la sienne et les deux mains restent ainsi l'une sur l'autre, sur la table, entre la corbeille à pain et la bouteille d'eau. Elle libère sa main rapidement pour prendre un verre d'eau. Il y a deux ans nous étions là, dans le même restaurant presque à la même table et nous fêtions notre première année de vie commune. Je trouvais que les couples autour de nous étaient heureux et détendus. J'étais persuadé que, comme nous, ils allaient, après le repas, rentrer chez eux et faire l'amour. Aujourd'hui je pense qu'ils se séparent tous. Tu as toujours mangé tes glaces lentement. Tu la laisses fondre un peu puis tu prends avec le bout de ta cuillère des petits morceaux, comme le faisait Isabelle Huppert dans la Dentellière. C'est un des premiers films que nous avons vu ensemble. Tu te souviens. Nous n'avons pas fait l'amour depuis plus d'une semaine. Je me dis qu'ainsi tu vas comprendre  et me poser des questions ou te douter de quelque chose mais tu ne me demandes rien.

 

Non, s'il te plait, laisse sonner ton portable. C'est encore ton amie. Elle va te parler et tu n'arriveras pas à t'en débarrasser. Tu n'as jamais su donner des limites aux personnes que tu estimes, et ils en profitent. Tu es vraiment une belle personne, intelligente, douce et jolie. Je ne te mérite pas. J'aime bien le mouvement que tu fais avec ta tête pour écarter tes cheveux et poser ton portable sur l'oreille. Tu n'aurais pas du me présenter tes parents, ton frère et ton cousin au Noël dernier. Nous avons passé une bonne soirée. Je n'ai jamais connu de Noëls comme ça. Pour moi Noël, c'est un père absent qui n'appelle jamais, ne fait pas de cadeau et a oublié femme et enfants. J'aime beaucoup ta famille. Ils vont me détester maintenant et eux aussi vont avoir de la peine. Tu fermes le portable et le range dans le sac que je t'ai offert pour ton  anniversaire. Ta glace a presque totalement fondu et j'ai fini mon café. Je n'ose toujours pas te parler, j'ai peur de te faire mal.

 

J'ai refusé plusieurs fois de me marier avec toi, malgré ton envie de faire la fête, de me prouver ton amour et de nous accrocher l'un à l'autre pour la vie. Je t'ai trompé souvent. Tu te souviens de la voisine au premier étage de notre immeuble. La petite blonde avec le chien qui aboyait sans arrêt. Je l'avais rencontré à la fête du quartier. J'ai laissé plusieurs fois les numéros de téléphone des femmes que je rencontrais  dans les  poches de mes pantalons. Tu n'a jamais rien deviné, rien vu, rien trouvé. Tu as confiance. C'est dans ta nature la confiance. S'il te plait, arrête de me parler du prochain appartement qu'il faudra trouver bientôt. Il n'y aura pas de prochain appartement avec une chambre supplémentaire pour le bébé. Tu n'aurais pas du arrêter ta pilule sans me le dire. C'est incroyable ça. Tu sais que je ne veux pas d'enfant, il me fait peur ce bébé que tu as gardé.

 

Je pense à toutes ces années passées ensemble. Tu te souviens du voyage à Londres,  tu avais peur de passer sous le tunnel de la Manche et tu es restée dans mes bras pendant tout le trajet. Je n'oublierai jamais ta peau ni l'odeur de ton sexe et les textos que tu m'envoyais sans arrêt. Nous avons vécu tellement de bons moments ensemble. Notre vie était légère à l'époque, maintenant  elle est devenue grave et lourde. Je ne comprends pas comment j'ai pu en arriver là et pourquoi je reste sans voix. Je cherche sans trouver. 

 

Tu as fini ta glace. Tu poses ta main sur la mienne en souriant. Je l'enlève immédiatement. Les gens commencent à partir et les serveurs à ranger les tables. Je vais me lever moi aussi, payer l'addition au bar et sortir de ce restaurant et de ta vie. Excuse moi pour le mal que je vais te faire mon amour. Je suis aussi lâche que mon père.  Je suis certain que tu auras de beaux lendemains... mais sans moi.

vendredi, 23 mai 2008

Au bord du canal.

(Fiction Mars 2008) Je suis à la pêche avec papa.  Maman n'aime que papa aille à la pêche tout seul, elle me demande toujours de l'accompagner, mais je n'aime pas la pêche, je préfère regarder les péniches. Elle ont toutes un nom différent, celle qui s'approche s'appelle "L'espèrance". C'est une belle péniche, sans tache de rouille, ni de trace d'algue on dirait qu'elle est neuve. Elle n'est presque pas chargée, elle avance haute sur les eaux du canal. Elle va faire des vagues énormes. Une petite fille en robe rose cours après un petit chien. Je me demande comment elle fait pour ne pas tomber. Elle stoppe sa course et me fait coucou en riant, son papa est à la barre et sa maman étend des draps blancs qui volent sous le vent. Une voiture et des vélos sont attachés sur le milieu de la péniche juste devant la cabine de pilotage. 

 

Les vagues s'approchent et gonflent de plus en plus, les bouchons se soulèvent et l'eau passe par dessus la rive. Nous sommes obligés de reculer, mais c'est déjà trop tard et mes chaussures et le bas de mon pantalon sont trempés, mais aussi le pliant de papa. Papa en reculant renverse la boite à pêche et tombe par terre dans l'herbe humide. 

-"Saloperie de péniche, merde, merde. Elles peuvent pas aller moins vite. C'est foutu pour les poissons. Putain mais tu peux pas faire attention à tes chaussures!"

-"J'ai pas vu, les vagues allaient trop vite".  

Il est furieux et de rage il lance un grand  coup de pied dans la boite à pêche. Les hameçons, les bouchons, les plombs, les asticots sautent sur le sol. Le marinier tire sur le klaxon qui résonne dans les peupliers et sur l'eau.

-"Wouaaaaiiiih c'est ça connard fou toi de ma gueule".

Je regarde la péniche et remarque la petite fille qui me fait encore un coucou en riant.
Papa va pisser contre un arbre en maugréant. J'en profite pour ranger le matériel de pêche, rapidement, sans un mot et du mieux que je peux. Il referme sa braguette et revient au bord de l'eau. Il  tire sur une corde accrochée à un bâton planté dans la terre et sort de l'eau deux bouteilles de vin. Il boit une longue rasade et lance la bouteille vide dans le canal en criant.

-"Saloperie de péniche".

 

Les poissons sont partis. Il faut remettre de l'amorce. Il plonge les mains dans le seau, malaxe une pâte grise et puante et jette des boulettes d'amorce dans le canal. Elles font un bruit épouvantable et l'eau devient grise. C'est répugnant. Je ne comprends pas comment les poissons peuvent être attiré par ça. Je lève ma gaulle, vérifie qu'il y a toujours la petite boulle rouge du Mystic sur l'hameçon et lance mon bouchon en plein milieu d'une tache. Papa tire sa ligne et d'un geste ample et tournant fait siffler le fil à pêche dans l'air et envoie le bouchon presque au milieu du canal. Il cale sa gaulle avec une pierre et un bout de bois en forme de V qu'il plante dans le sol. Il allume une gauloise et s'assied sur le pliant en regardant l'eau redevenue calme. Il fait chaud, le soleil a tourné. Papa ronfle terriblement et ne voit pas son bouchon partir sous l'eau. Nous allons  encore rentrer bredouille mais je m'en moque. 

 

 

Papa est endormi, assommé par le soleil et l'alcool. Encore saoul. La cendre de sa cigarette tombe par terre. Je m'approche doucement du bord de l'eau. Je tire sur la corde et récupère la dernière bouteille. Je la vide dans le canal. L'eau devient rouge et les ablettes argentées approchent. Je remue l'eau avec un bâton pour diluer le vin. J'ai peur qu'il ne se réveille. Je vais me faire engueuler. De l'autre coté du canal les peupliers bougent doucement sous le vent. J'aime bien le bruit qu'ils font. Je suis debout sur la souche d'un arbre, des fourmis montent sur mes sandales et me grattent les pieds puis les mollets. Je n'ose pas bouger.  Je voudrais que papa ne se réveille jamais. Une famille passe en vélo sur le chemin de halage de l'autre coté du canal pendant qu'une autre péniche arrive.

mardi, 20 mai 2008

En attendant mieux.

( Fiction Mai 2008) Cette facture d'électricité peut attendre encore un peu je n'ai pas encore reçu le rappel. Il faut gérer les priorités. Les priorités sont le loyer, la bouffe, l'essence,  tout devient prioritaire. J'avais pensé faire une sortie, ce sera pour plus tard. Les heures supplémentaires de ma femme ne suffisent pas,  il faudrait qu'elle en fasse le double. Nous vivons au plus juste avec une capacité à nous adapter qui m'étonne. C'est la solidarité familiale qui fonctionne à plein. Papa est au chômage. Le rendez-vous pour un boulot de cet après midi n'a rien donné. Je me suis encore retrouvé devant un espèce de petit connard à peine sorti des écoles.

-Et comment vous allez faire pour suivre le rythme de travail

 Je ne vois que la drogue.

-Vous connaissez Internet

Tu n'étais pas né quand j'ai commencé à programmer.

-Vous savez envoyer des mails, avec des pièces jointes

Prend moi pour un con maintenant.

-Et pourquoi étés-vous au chômage depuis 3 ans, avec votre CV, c'est étonnant

Et oui mon gars passé 45 c'est chaud, tu ne le savais pas

J'étais là à chercher des réponses à ces questions idiotes et je voyais le temps passer. Je suis arrivé en retard à l'école de mon fils. Il attendait avec sa maîtresse sur le trottoir. J'ai remercié et je me suis excusé. Nicolas pleurait et la maîtresse fulminait. -"Mais Monsieur, j'ai une vie après l'école si tous les parents étaient comme vous que ferions nous". Je me le demande. Sophie ma femme est rentrée abattue et furieuse de sa journée. Je l'ai écouté déballer toutes ses petites histoires de boulot bien sordides. Nous avons mangé rapidement chips, jambon et gruyère. Nicolas a adoré et Sylvie s'en moquait du repas. Elle a continué à me parler boulot, à vider son sac de boue sans fond. Elle sait qu'elle peut me parler, je suis là pour ça aussi. Rien n'est simple pour personne. Je range les factures à payer dans la bannette du bas et les papiers à classer dans la bannette du haut. Depuis que je fais ça je gagne du temps et je n'égare rien. Terminé, les factures, les publicités, les documents à classer mélangés et la catastrophe quand une facture a été oubliée. Je n'ai pas le courage de reprendre mes recherches de boulot. Nicolas m'a parlé de la maîtresse au moment de se coucher. La maison est silencieuse, ils dorment. Mon dieu comme j'aime cette femme et cet enfant, et si je restais à la maison. Homme au foyer. J'adorerais ça. Je vais fumer et planer écrasé dans le canapé avec les écouteurs dans les oreilles en attendant mieux.  Joe Cocker - Unchain my heart.

dimanche, 18 mai 2008

J'ai faim.

C'est une jolie idée de Zoridae  "changer de sexe". Voici ma contribution à ce jeux d'écriture.  Je vous encourage à lire les autres participants  ici "Changer de sexe".

 

(Fictions Mai 2008) La maison est silencieuse. Le chien des voisins n'arrête pas de gueuler dès qu'une voiture ou une personne passe. Depuis plusieurs jours j'observe les allers et venus des hirondelles sous le rebord du toit d'en face. Je me lève la nuit toujours vers la même heure, 2 heures du matin. Mon fils et Pierre dorment tranquillement. Le carrelage est froid sous mes pieds. J'aime ça. Le chat tourne autour de mes jambes et me chatouille.

 

Je n'arrête pas de penser à lui. J'ai envie qu'il soit prêt de moi, qu'il me caresse, qu'il me baise. Je l'ai rencontré au travail. Je m'étais juré que cela ne m'arriverai jamais. Pas à moi, et bien non, je suis comme les autres. Il était toujours là, comme par hasard, dans l'ascenseur, devant la machine à café, à la cantine de l'entreprise. Il a commencé par me faire rire puis nous avons parlé un peu et il m'a proposé plusieurs fois d'aller boire un café après le travail. J'ai accepté. J'ai adoré ce petit jeu de séduction. Je me suis senti désirée et vivante. Nous nous rencontrons une à deux fois par semaine chez lui ou dans un hôtel, le lundi et le Jeudi. Je cours à nos rendez-vous comme une gamine de 16 ans. Les maladresses des premières fois étaient charmantes. Maintenant nous faisons l'amour doucement, calmement, mais aussi avec passion et sans interdit. Je ne suis pas amoureuse de lui. J'ai faim, de sa peau, de son corps, de son sexe.

 

J'ai découvert en moi une capacité à inventer des rendez-vous, des retards mais très vite j'en ai eu marre. Je ne veux tromper personne ni mon mari ni mon amant.   

-"Tu va faire quoi?"

-"Rien, j'ai envie de continuer à le voir, mais j'ai aussi envie de vivre avec toi et le petit".

-"Ha bon, et tu comptes le voir souvent?"

-"Je ne sais pas, ça dépend, de temps en temps"

-"Il est comment, jeune?"

-"Quel âge il a ?"

-"Non, comme nous entre 30 et 36 ans."

-"Mais tu n'es pas heureuse avec moi?"

-"Si, ça va, je suis bien avec toi. Et puis il y a Nicolas".

-"C'est arrivé, cela m'ai tombé dessus."

-"Allez dit moi, il a une plus grosse bite que moi?"

-"Alors la non pas du tout, mais elle n'est pas mal non plus "

-"Menteuse!"

Et nous avons ri tous les deux. C'était bon de partager cela avec mon mari. Je me suis dis que, tous les moments vécus et toutes ces années passées ensemble avaient une valeur et faisaient que nous pouvions vivre ça aussi. J'ai compris qu'il serait toujours là. Le soir même nous faisions l'amour.

 

Depuis plus rien, pas une allusion, pas une remarque, notre vie commune continue. Quand je rentre tard, il sait que c'est lui. Je l'ai prévenu par un texto. Il m'accueille avec le sourire. Il a laissé une assiette sur la table pour moi. La maison est propre. La petite est couchée et j'ai juste à lui faire le bisou du soir. Je suis contente de rentrer et de retrouver un mari qui depuis quelque temps a changé. Il ne traîne plus en pyjama sale dans la maison. Il a maigri et est toujours bien rasé. J'ai peur que cela ne dure pas et de tout perdre. C'est confus dans ma tête. Le chien aboie encore. Il va réveiller tout le monde. Demain c'est Dimanche, nous serons tous ensemble. Nous irons au marché, boire un petit café sur la place et peut être au cinéma. Nous vérons bien.

 

J'entends le lit qui grince puis des pas dans le couloir.

-"Tu ne dors, pas".

-"Non j'ai fais un mauvais rêve". 

-"Allez viens te coucher, il est tard".

Il s'approche de moi et passe ses bras autour de ma taille. Il est chaud et sent bon. Il me pose un baiser dans le cou. Je sens son sexe contre mes fesses et je cambre les reins pour le sentir mieux et le faire bander. Je suis folle mais c'est comme ça. J'ai faim. Vivement Lundi.  

jeudi, 15 mai 2008

Secrets de famille.

(Fictions Avril 2008) J'ai remplacé le grillage du jardin de la grand-mère par un mur en briques. Elle m'a demandé de poser des morceaux de verre sur l'arrête du mur pour être certaine que personne n'essayeraient de voler à nouveau ses poules et ses légumes. J'ai posé un verrou sur la porte d'entrée et une chaîne sur la grille de la cour pour la rassurer. Le travail est terminé. Elle me propose de venir boire un café dans la cuisine avant mon départ. La cuisine est la seule pièce que je connaisse de la maison d'enfance de ma mère. C'est là que la grand mère nous recevait les Dimanches et les jours de l'an quand nous allions la voir avec les parents et mon frère. Les enfants n'avaient pas le droit d'aller dans les autres pièces et nous étions toujours dehors.

Nous sommes assis l'un en face de l'autre. Elle me parle de ses nouveaux voisins qu'elle trouve trop bruyants et du jeune médecin jamais à l'heure qui la visite deux fois par semaine. La conversation s'arrête. Je suis mal à l'aise. Je regarde les photos de mon arrière grand père mort d'un cancer. Je n'avais jamais remarqué, comme le grand père est jeune sur cette photo. Ma mère ne l'a jamais connu. Il n'y a aucune photo des deux maris suivant, morts bien avant ma naissance. Elle se lève pour prendre une boite en fer ronde et rouge posée sur la cheminé. Elle en sort deux billets qu'elle pose au milieu de la table à coté de la boite de sucre. Je me sens humilié sans savoir pourquoi, mais j'accepte l'argent. J'en ai besoin. Je suis en arrêt maladie depuis 4 semaines. Je la remercie, en fourrant les billets dans ma poche.

Elle est assise sur sa chaise, le buste droit, rigide et la tête penchée vers l'avant. Je ne peux pas m'empêcher de remarquer les ressemblances avec ma mère. Les yeux noirs et les pupilles à peine visibles. Le visage sombre et dur parcouru de rides, profondes comme des cicatrices, autour des lèvres et sur les joues. Je suis toujours aussi fasciné par ses cheveux extrêmement blancs et lumineux comme l'étaient ceux de ma mère. La cheminé est condamnée, elle a été remplacé par un radiateur électrique dont la lumière rouge s'allume régulièrement en faisant un petit clic. Je lui propose de l'aider pour d'autres travaux quand elle le voudra. Elle ne me répond pas. Elle dort. Je suis sur le banc où ma mère et ses frères et soeurs s'asseyaient pour les repas. Une famille de 10 enfants dont ma mère était l'aînée. C'est elle qui préparait les repas, servait à table, nettoyait la maison et s'occupait du linge. Elle me parlait aussi de temps en temps du beau père. Il était violent, alcoolique et terrorisait ma mère.

Je regarde cette cuisine qui n'a jamais changé. Les objets sont pour moi des témoins muets. Le lit sous l'escalier, l'évier en pierre grise usé sur les bords, la machine à coudre Singer, l'horloge avec ses chiffres dorés que je croyais en or. Je  préfère regarder par la fenêtre. Le talus devant la maison est minuscule alors que dans mon enfance il était gigantesque. Nous y faisions chaque premier de l'an avec mes cousins et mes cousines des parties de luge fantastiques.

Mon père n'aimait pas la "vielle" comme il l'appelait et rechignait toujours à venir la voir. Il la trouvait sans cœur et injuste. Je suppose que c'est à cause de la caution qu'elle n'avait jamais voulu leur accorder quand ils avaient voulu acheter une maison, mais aussi à cause des anniversaires et noëls sans cadeau ni étrenne. J'ai le souvenir de ma mère en pleure dans la voiture alors que nous rentrions de chez la grand mère. J'étais trop jeune pour comprendre ou poser des questions. Papa devait savoir ce quelle avait vécu de si terrible ici et qui  la faissit souffrir. Il est trop tard maintenant. Papa et maman sont morts et les secrets sont enterrés avec eux.

Elle m'a encore demandé si j'avais une femme et des enfants. J'ai de nouveau répondu non. Elle trouve que, quand même à mon âge, cela devrait être fait depuis longtemps. Elle en a profité pour me parler de mes périodes de chômage ou de mes arrêts maladie réguliers. Papa avait raison. Elle pense que j'attends l'héritage,  la maison, les meubles, le verger ou peut être de l'argent caché quelque part. Je cherche des indices, des preuves pour comprendre et continuer à vivre. Je suis le seul à venir régulièrement. Elle a fait le vide autour d'elle. Dans 3 semaines, il y aura d'autres choses à réparer. Je reviendrai  et peut être que je comprendrai. Je reprends une gorgée de café. Maman aussi aimait la chicorée dans le café. Le couvercle d'une casserole sur la cuisinière claque, laissant échapper de la vapeur d'eau, c'est le seul bruit avec le radiateur et l'horloge. Il faut que je rentre, je n'aime pas conduire la nuit. Je la regarde dormir, les mains croisées sur le ventre. Je sais qu'il y a derrière la porte après un couloir étroit une salle plus grande. Ils y faisaient les repas de communions, de baptême, de fête de village. C'est là que dormaient les ouvriers pendant les moissons. Un escalier en bois conduit à 3 chambres puis au grenier.

J'étouffe. J'ai envie d'aller ouvrir toutes les portes, les armoires, les tiroirs, les coffres et les fenêtres. J'ai envie de tout foutre par terre, d'ouvrir le cerveau de cette vielle femme et de l'obliger à me dire ce qui c'est passé. Je reste assis à la regarder dormir. Je passe machinalement un doigt sous le rebord de la table. Maman me racontait qu'elle y collait les chewing-gums interdits pendant les repas. Je souris, de ma bêtise. Je termine mon café et je pars en fermant doucement la porte pour ne pas la réveiller. Je descends le chemin vers ma voiture et ferme le portail avec la chaîne.  

 

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