mardi, 06 janvier 2009

Le pont.

(Mémoire 1969) Je tenais papa par le cou en remuant les jambes comme une grenouille, il avançait doucement me demandant de ne pas l'étrangler puis il a nagé à quelques mètres derrière moi avec des mots d'encouragement et après plusieurs étés je traversais seul la rivière. Il fallait faire attention au courant, ne pas aller droit vers l'autre rive mais de travers contre le courant. Maman marchait au fond de l'eau en faisant les mouvements de la brasse avec ses bras pour me faire croire qu'elle savait nager. Je faisais des sous l'eau et me cachais dans les herbes hautes pour lui faire peur. Une grosse dame faisait souvent la planche. Elle passait sous le pont et devant nous. Nous la regardions flotter au milieu de la rivière, sans un mouvement emportée avec le courant. Je voyais juste son visage, son ventre, ses orteils et deux seins énorme qui dépassaient de la surface de l'eau. Maman disait qu'elle allait jusqu'à Reims comme ça, qu'elle gardait de l'air dans ses poumons pour flotter et faisait gouvernail avec ses mains et en pétant. Mon frère plus âgé que moi escaladait les grilles du pont et les poutres métalliques brûlantes pour plonger. Maman racontait que petite elle avait vu le pont détruit par les allemands et qu'elle devait le traverser chaque jour en équilibre sur une planche étroite pour aller chercher du lait au village voisin. J'ai sauté une fois du pont. Papa m'attendait en bas. Je voyais ses jambes et ses bras remuer dans l'eau pour lutter contre le courant. Le pont tremblait quand une voiture ou un camion passait. J'ai eu le souffle coupé au moment de faire le pas et l'eau était dure et froide sous mes pieds. Je devais vite remuer les jambes pour éviter d'aller m'embrocher sur les vieilles poutres plantées dans la vase. Nous mangions sur la couverture rouge à carreaux les corps tremblant et ruisselant, des chips Vico, des salades de riz et les fruits de la grand-mère. Je faisais des petits bassins avec des cailloux pour capturer des alevins que je ramenais à la maison pour les voir grandir, mais ils crevaient tous. Je cherchais des cailloux plats pour faire des ricochets. Ma sœur écoutait des 45 tours de Sylvie Vartan ou Françoise Hardy sur son mange disque à piles. Papa péchait de petites ablettes brillantes en buvant du café à la chicorée.  Maman regardait filer l'eau en souriant. Nous partions tous les cinq dans l'Ariane bleue après le travail de papa et maman. Nous avions la petite plage d'herbe grillée et de cailloux blancs rien que pour nous ou presque. C'était l'été au pont de Thugny-Trugny sur les bords de l'Aisne.

Commentaires

Quelle chance d'avoir racines et souvenirs... c'est toujours un plaisir de te lire, Marc...

Ecrit par : Bérénice | mercredi, 07 janvier 2009

Pardon... de vous lire...

Ecrit par : Bérénice | mercredi, 07 janvier 2009

Toujours le (les) mot juste. Le mange disque et les ships Vico. Moi c'était la rivière d'Ain et il y avait du monde, mais c'était le bonheur. Un rien nous rendait heureux, mais c'est être un vieux con (ce que je suis) que de parler ainsi
Meilleurs voeux

Ecrit par : louis | mercredi, 07 janvier 2009

c'est vraiment très joliment écrit.
Néanmoins, c'est curieux, à l'époque ou je tenais un blog écrit, en revenant sur des souvenirs d'allégresse enfantine, j'avais eu le sentiment que ce n'etait pas juste. Il me semble (enfin pour moi ) que l'on a tendance à ne regarder que ces moment d'allégresse et pourtant l'enfance, s'il y avait ces moment de pur bonheur, il y avait aussi des peurs, des angoisses et des désespoirs profonds, une part de soleil et une part d'ombre, et vraiment je ne saurais dire laquelle domine. Et pourtant, je n'ai pas eu une enfance malheureuse.

Ecrit par : Autres Rivages | jeudi, 08 janvier 2009

Les retours à l'enfance sont toujours de beaux voyages..Très émue par votre récit.

Ecrit par : noese cogite | jeudi, 08 janvier 2009

Avec ce récit, mes souvenirs reviennent... Les pique-niques au bord de l'eau... les alevins pêchés dans une bouteille... et tous ces petits détails qui font de ce texte un pur bonheur à lire...

Ecrit par : tilleul | jeudi, 08 janvier 2009

Bérénice = Le tu est autorisé ;=).
Louis = Nous avons connu les baignades à la rivière et c'est une chance je pense.
Autres rivages = Merci, J'ai déjà beaucoup parlé sur le blog des peurs, des angoisses, des désespoirs de l'enfance mais j'ai envie en ce moment de regarder les bons souvenirs et de les raconter.
Noese cogite = Tilleul = Merci pour vos commentaires. J'aime beaucoup les récits d'enfance. Librio a édité un recueil de textes écrits par des anonymes, c'est très agréable à lire et facile à trouver en grande surface pour 2 euros. Il y a aussi les nouvelles de John Fante ou de Dominique Fabre.

Ecrit par : Marc | jeudi, 08 janvier 2009

Ah comme j'avais hâte de revenir vous lire, c'est seulement le temps qui me manquait, pas l'intention. Et j'ai vécu avec vous ces moments heureux de l'enfance, vous avez un don pour nous y amener.

Merci pour ce beau moment passé ici.

Ecrit par : Zoreilles | jeudi, 08 janvier 2009

Ce que j'aime dans les textes sur tes souvenirs, c'est la distance que tu mets, pas de sentiments envahissants, juste l'esquisse.

Ecrit par : Berthoise | jeudi, 08 janvier 2009

J'ai appris à nager dans une rivière ardéchoise. En te lisant, j'ai retrouvé le contact de la couture plastique de la bouée sur ma peau... et le goût si particulier de l'eau de rivière.

Ecrit par : christophe | jeudi, 08 janvier 2009

Sympa !

Ecrit par : hortensia | jeudi, 08 janvier 2009

jolie peinture du bonheur, comme un polaroïd un peu flou, les couleurs un peu passées, mais plein de petits détails qui reviennent en mémoire

Ecrit par : madame de K | vendredi, 09 janvier 2009

la france des 30 glorieuses, que je n'ai pas connu, où la vie était bien plus calme et simple que maintenant!

Ecrit par : charlemagnet | vendredi, 09 janvier 2009

Zoreilles = je vais te lire aussi de temps en temps et comme je te l'ai déjà dit c'est pour moi un dépaysement de lire tes textes et regarder tes images de nature lointaines.
Berthoise = De la distance oui certainement, j'ai surtout toujours peur d'en dire trop ou de trop en faire alors j'enlève, je trie. Merci pour ton commentaire.
Christophe = Oui les bouées qui irritaient la peau j'ai connu aussi et les chambres à aire de pneu de tracteur énorme pour jouer.
Madame K = Ce sont souvent ces détails qui reviennent en premier merci pour ta lecture.
Charlemagnet = Je ne sais pas si la vie était plus simple et calme. La mémoire est sélective et c'est peu être qu'une impression.

Ecrit par : Marc | vendredi, 09 janvier 2009

Du bel été pour commencer l'année...
Merci

Ecrit par : arpenteur | samedi, 10 janvier 2009

j'ai un peu les mêmes souvenirs , le pique nique du dimanche , les chips Vico étaient réservées pour les promenades scolaires , elles étaient grasses et salées
On avait aussi de la limonade
les sorties étaient à la plage
Quel courage de sauter dans l'eau , il y avait du danger quand même !
Bon WE Marc

Ecrit par : Jeanne | samedi, 10 janvier 2009

On échange ?

Ecrit par : soleildebrousse | samedi, 10 janvier 2009

C'est une image d'Epinal que l'on feuillette doucement pour retrouver les odeurs de l'enfance ...
On ne peut que ressentir des émotions lorsque l'on vous lit ... Et le lit ne devient pas lie mais il délie nos souvenirs ...

Merci ...

Douce journée ...

Ecrit par : Marie | dimanche, 11 janvier 2009

L'Ariane bleue, c'est vrai je me rappelle que tu avais dit que vous en aviez une aussi. La voiture des grandes familles non ? Ta mère me fait rire :D je l'imagine très bien.

Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | lundi, 12 janvier 2009

Arpenteur = Soleil = Merci pour vos visites.
Jeanne = Et Oui nous sommes de la même génération ;=).
Marie = J'aime toujours quand mes souvenirs font écho aux votre.
Valérie = Mes parents étaient souvent farceurs.

Ecrit par : Marc | lundi, 12 janvier 2009

très joli souvenir
elle m'a bien fait rire la grosse dame!!

Ecrit par : carl | mercredi, 14 janvier 2009

C'est bien écrit et ça réveille en moi d'autres souvenirs de rivières et de ponts.
Bonne soirée.

Ecrit par : Pierre-Louis | lundi, 26 janvier 2009

Carl = Pierre Louis = j'aime bien quand mes souvenirs vous amusent et réveillent les votres aussi.

Ecrit par : Marc | lundi, 26 janvier 2009

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