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dimanche, 20 juillet 2008

Franck.

 

podcast

(Nouvelle modifiée le 02 Août) Je me réveille fatigué. Je bois mon café debout devant la fenêtre. Il neige. Il va falloir encore gratter le pare brise, essayer de démarrer et attendre que la voiture chauffe. Je vais être en retard mais je m'en fou. La pointeuse est morte depuis que Franck l'a explosé d'un coup de pied, un jour de colère. Les fenêtres des cuisines sont toutes allumées dans l'immeuble en face avec des gars pas réveillés et fatigués comme moi qui boivent leur café en regardant tomber la neige. Je ne la voyais pas comme ça ma vie.

 

J'habite un F1 au premier étage d'un HLM dans le quartier Croix rouge de Reims. C'est beaucoup mieux que ma chambre au foyer de jeunes travailleurs rue de Metz. Corinne dort encore. Je l'ai rencontré à "L'Atalante", un cinéma Art et essai où je vais souvent grâce à ma fausse carte d'étudiant. Une fille qui aime autant que moi les films de Russ Meyer et des Marx Brothers, je ne pouvais pas la laisser passer. Nous avons parlé, rigolé, bu des bières, fumé et passé toutes nos nuits ensemble depuis notre rencontre, il y a deux mois. Elle est vaguement étudiante en littérature, option cinéma. Elle travaille aussi au Monoprix du centre ville le Dimanche et les jours fériés. J'aime bien ses vêtements mauves toujours trop grands, ses écharpes à poches et ses sacs immenses qu'elle trimballe partout. Elle vit au jour le jour façon "baba cool" et se moque de mon coté sérieux et prévisible. Elle a débarqué chez moi un matin il y a deux semaines avec 3 sacs et son chat noir, sa colocataire venait de la lâcher. Elle a acheté une grande tenture mauve style indien avec des franges et une boule en papier pour la lumière du salon. Je l'ai présenté à Franck un soir au "Bowling". Il m'a dit que nous formions un couple original et ma demandé en riant quand nous allions nous marier. Je n'ai pas su répondre sur le moment mais ce matin je sais que j'ai envie de vivre avec quelqu'un à coté de moi.  J'ai beaucoup changé depuis que j'ai quitté brutalement le lycée et les parents il y a deux ans. Ils seront rassurés de me voir accompagné de Corinne quand nous irons les voir Samedi. Papa me donnera un peu d'argent pour le loyer en me disant "-ne dit rien à ta mère" et maman des légumes sales du jardin, du pâté et le boudin blanc de la tante Mauricette. Nous partirons le soir après le repas, les pubs avec la mère Denis et le feuilleton télé Dallas. Je les aime bien mes parents mais je ne veux pas vivre comme eux. Les lumières des cuisines s'éteignent les une après les autres. Je termine mon café et pars.

 

Je récupère Franck sur le parking d'Euromarché frigorifié dans sa doudoune rouge. Il s'assoit avec difficulté sur le siège passager de la Diane et fait pencher la voiture. Il ne dit pas un mot. Il pue la bière et renifle sans arrêt. Le chauffage fait un bruit infernal et ne chauffe toujours pas. Il allume une clope, croise les bras et appuie sa tête contre la vitre en fermant les yeux. J'allume la radio et recherche de la musique. J'ai rencontré Franck place d'Erlon à Reims. Il faisait un sondage pour une marque de Yaourt. J'ai de suite aimé son regard rieur, sa barbe rousse, ses cheveux sales et trop long à la Bob Marley. Nous avons traîné dans les bars de Reims et après les parties de billard et de flipper j'avais l'impression de le connaître depuis toujours. Je lui ai proposé de venir travailler avec moi. Le soir il m'entraîne avec ses copains musiciens et nous écoutons les groupes des années 70 Les rues sont couvertes de neige et les bus roulent doucement. Les décorations de Noël sont ridicules. Je freine brutalement à cause d'une connasse sur un passage clouté. Les cannettes de bière sur le planché de la voiture roulent et s'entrechoquent. Franck se baisse pour en  prendre une. Il l'ouvre, boit au goulot et rote bruyamment. Nous travaillons dans un élevage de poulet à Cernay, Franck l'appelle "l'usine à poulets". C'est un boulot de chien payé une misère. Le plus dur c'est l'odeur des fientes, le bruit des 2000 poulets et la poussière permanente qui nous brûle les yeux. Nous nettoyons le sol, changeons les mangeoires et trions les poulets morts, malades ou abîmés. Ils sont tellement nombreux que certains ont des pattes cassés, des plumes arrachées ou des yeux crevés. C'est vraiment l'usine. Tous les 4 mois nous travaillons de nuit de 22 heures à 6 heures du matin. Il faut attraper les poulets, les trier par 10,  les mettre  dans des caisses en plastiques de couleur et les charger dans le camion, direction l'abattoir. Les derniers sont toujours les plus difficiles à attraper. Il faut les courser pour les faire passer dans un couloir fait de balles de paille. Franck appelle ça "le couloir de la mort". Il y a toujours un employé qui trouve drôle de jouer au foot avec le corps d'un poulet mort ou blessé ou de nous l'envoyer à la figure. Ils sont vraiment cons. Le matin nous avons, les bras, le visage et les mains en sang et nous sommes tous épuisés et ivres.

 

Nous arrivons au pont de Cernay à la sortie de Reims. La neige est de plus en plus dense. Je suis obligé de suivre les traces laissées par les autres voitures. Franck trouve une deuxième cannette et  râle contre la musique Disco de la radio. Il sort une cassette de son blouson, la pousse dans le lecteur  et Deep Purple hurle dans l'habitacle de la voiture. Je tape sur le volant en mesure et Franck reprend les paroles de "Burn" en mimant le solo de guitare de Blackmore. Il remue la tête comme un fou et ses cheveux me fouettent le visage. Il répare depuis des mois dans le garage de ses parents  un "Pick up" acheté dans une casse. Il veut partir dés cet été au U.S.A quand il aura un peu d'argent. Il me propose de venir avec lui, ça pourrai être génial. Il aime les écrivains américains John Fante, Bukowski, Hemingway, Kerouac. Il m'a demandé de l'appeler "Hank" comme le vieux dégeulasse  mais je ne l'ai jamais fait. Il écrit des romans, des nouvelles, des poèmes, mais je n'ai jamais rien lu encore. Il veut devenir un "écrivain alcoolique". Il a déjà bien commencé.

 

Le jour se lève. Nous arrivons devant "l'usine à poulet". Le levier de vitesse directement fixé sur le tableau de bord tremble. Je le saisis fermement pour passer la seconde et ralentir. Je freine trop brutalement et la voiture glisse sur quelques mètres et stoppe enfin. Le patron nous attend, il souffle dans ses mains et tapent des pieds dans la neige. Il va construire un deuxième hangar et m'a proposé de m'embaucher définitivement. Je n'en ai pas encore parlé à Franck ni à Corinne. J'aimerai déménager avec Corinne et peut être vivre avec elle. Je ne sais plus. J'aimerai tracer ma route, avoir une belle vie mais il faut faire des choix. J'arrête Deep Purple au milieu de  "Mistreated", la cassette s'éjecte du lecteur et les "Bee Gees" remplace "Deep Purple". Franck hurle et moi j'explose de rire alors que le patron  furieux de notre retard frappe sur le pare brise rageusement.

Commentaires

Bonjour Marc,
J'aime beaucoup ce texte, la description de la vie "ordinaire" du héros, et surtout, l'usine à poulets et Franck. L'atmosphère est super bien décrite, on y est !

(attention aux accords des participes passés, quand il faut les accorder avec la copine du héros notamment, et aussi à je m'en fou(s), je par(t)s, (c')est marré, un fou(s) ... c'est dommage de les laisser)

Je n'ai pas bien compris l'histoire du contrat de travail de 3 / 4 mois et de la (?) nuit en heures majorées tous les 3 / 4 mois ??

Sinon, c'est pas ça qui va me faire changer d'avis sur ce département gris, rouge terre (comme la betterave) et alcoolisé (comme beaucoup d'autres ceci dit) qu'est la Marne, dans mes souvenirs !
On a envie de dire à tes héros : partez parteeeeeeeeeeeeeeez vite !

Ecrit par : Audine | dimanche, 20 juillet 2008

Audine - Merci pour ton aide, j'ai fait lesmodifications. J'ai en effet le souvenir d'un département, froid, gris, plat et triste.

Ecrit par : Marc | dimanche, 20 juillet 2008

Ben dit donc, on s'y croirait ! Tes héros devrait venir faire un tour "chez Roger"
Sinon, la clope la bière et la fille aux tissus indiens c'est mes années 70. Superbe
Amitiés
PS. Puisqu'on peut te signaler des fautes : Arts et essais au début de ton texte, y'a une faute, après, je ne sais pas j'étais pris.

Ecrit par : louis | lundi, 21 juillet 2008

Louis = C'est effectivement la fin des années 70. Burn de Deep Purple date de 1974 et Dallas des années 80.. Il y avait cette envie de vivre autre chose (Mai 1968 n'est pas loin) mais aussi le poids de la famille. Je m'imprègne de l'ambiance de chez Roger. Louis il me semble que "Demande à Bukowski" collectif de nouvelles ( poussière editions http://baratin.hautetfort.com/archive/2008/06/10/poussiere-editions.html ) est un livre qui devrait te plaire. Ils fréquentent tous assidûment les bars.
Ok pour la faute.

Ecrit par : Marc | lundi, 21 juillet 2008

Cette vie ressemble de près à celle d'un de mes copains , je ne le vois plus , l'usine , les zonnards , le temps gris , les logements minables et cette soif de culture , d'amour et de rencontres dijonctées
Je revois cette époque , ces errances , c'est bien écrit , les ambiances glauques des ouvriers alcooliques et paumés
Bon , disons , si vous n'avez pas trop le moral , n'allez pas faire un tour chez Marc
C'est la vie , elle existe encore sous cette forme là
je croise encore des femmes qui travaillent dans des abatoirs dès 5 h du mat ..

Ecrit par : Jeanne | lundi, 21 juillet 2008

Ce que tu décris là avec oh combien de talent, je l'ai connu il y a quelques années. Ce n'était pas dans une usine à poulet mais l'ambiance sombre était la même. Vraiment excellent.

TBND

Ecrit par : The Boy Next Door | mardi, 22 juillet 2008

On sent du vécu dans ton texte et je retrouve quelques images de ces années 70-80 où la vie était ainsi. Maintenant ce n'est plus la même chose, les jeunes d'aujourd'hui n'étaient pas encore nés... Bon après midi.

Ecrit par : elisabeth | mardi, 22 juillet 2008

Moi je vois beaucoup d'humour dans ce texte..
Mais bon, j'ai jamais bossé en usine.
On attend une suite.
à cause du contrat et puis de la fille.

Ecrit par : soleildebrousse | jeudi, 24 juillet 2008

Belle ambiance d'une vie ordinaire , qui sent le vrai. Peut être que chacun à un souvenir de cet ordre. Amicalement

Ecrit par : thierry Nogier | jeudi, 31 juillet 2008

Bonjour Marc,
Je t'ai tagué. Consignes sur mon blog :o)
Je te souhaite un bon été.
Bizoux à vous deux.

Ecrit par : bénédicte | mercredi, 06 août 2008

Sympa.
QQ fautes à corriger, quelques prépositions à supprimer pour donner plus de nerf.
J'ai pris plaisir à lire.

Ecrit par : Jef | mercredi, 06 août 2008

Merci d'avoir mis le lien sur Anodine Audine. J'aime énormément.
Chouette passeur, Marc !

Ecrit par : soleildebrousse | jeudi, 07 août 2008

Ça se lit tout seul, j'ai bien aimé. Quand saurons-nous la suite?

Ecrit par : Zoreilles | jeudi, 07 août 2008

Belle justesse.
Rien n'a changé aujourd'hui : la galère, l'amour et la musique qui nous sauvent et ces écrivains qui nous portent au-delà de la misère du quotidien qu'exige de nous notre déroutante société… Merci.

Ecrit par : kitty | mercredi, 20 août 2008

- C'est bien écrit ton texte. C'est autobiographique ou non?
- La faute de frappe "pond" au lieu de "pont" c'est voulu. Si ce n'est pas voulu c'est un lapsus significatif pour une histoire de volailles.
- Je n'ai jamais aimé les abattoirs, j'aime les animaux, je n'en mange pas beaucoup, de temps en temps des oeufs et du poisson. Les poissons me semblent moins vivants que les autres, moins intelligents, sauf les poissons mammifères bien sûr et les raies que j'ai eu l'occasion de caresser et de voir qu'elles se comportent comme des petits chats ou chiens et réclament des caresses.
- Quand j'avais entre douze et quatorze ans, on est allé dans un petit bled du Massif Central en vacances où il y a eu à partir de la deuxième année une usine à poulets juste deux maisons au-dessus de chez nous. Le proprétaire nous l'avait fait visiter, les poulets étaient dans des cages superposées les unes sur les autres jusqu'au plafond et mises sur plusieurs rangées dans une espèce de hangar, il y avait un tas de poulets par cage, ils avaient à peine la place de bouger et ça piaillait beaucoup. Il faisait chaud et il y avait une odeur animale et de nourriture. C'était des poulets aux hormones nous a-t-on dit. Le monsieur était fier de nous montrer cela, mon père a dit en rentrant : maintenant, on ne mangera plus que du poulet que l'on ira chercher nous même dans les fermes, en regardant bien si ce sont des poulaillers normaux. Les hormones, cela ne doit pas être bon pour la santé. Et Jean Ferrat a commencé à chanter La Montagne et parlait de "manger du poulet aux hormones". Nous, on savait ce qu'il disait dans la chanson.

Ecrit par : domino | lundi, 25 août 2008

Domino = La faute et corrigé merci pour la remarque. C'est un texte extrémement autobiographique j'ai connu l'usine à poulet, la diane, Reims, la musique et les amis. bienvenu par ici et à bientôt.

Ecrit par : Marc | lundi, 25 août 2008

je viens d'aller sur ton blog, j'avais pas lu les dernières qui sont des anciennes ? J'ai bien aimé celle de Franck. Je trouve aussi que tu fais plus long, du coup, on se plonge mieux dans l'truc, l'atmosphère... A quand les concours de nouvelles ?

Ecrit par : Amelia | dimanche, 14 septembre 2008

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