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jeudi, 03 juillet 2008

Montpellier - Reims.

(Nouvelle) Ma mère referme l'œil droit de mon père. Il fait froid dans cette pièce. Je suis loin du corps. Je ne veux surtout pas voir son œil mort qui refuse de se fermer. Je me demande comme elle fait pour le toucher. Elle essaye encore, puis renonce. Elle me fait signe d'approcher. Je ne bouge pas.

Je lisais dans la chambre de ma fille en écoutant les voisines espagnoles parler dans la rue, quand le téléphone a sonné. J'ai décroché, ma sœur m'a tout expliqué. Je n'avais vu mon père que quatre ou cinq fois depuis mon départ de la maison il y a trente ans et il était mort brutalement d'une crise cardiaque hier. Je n'ai rien ressenti seulement de la peine pour ma mère. La dernière fois que j'avais vu mon père c'était l'année du bac de ma fille en 2002. Il était venu à Montpellier avec ma mère dans le camping-car. Ils sont restés quatre jours au lieu de quinze comme prévu. Pas un de plus. Cette dernière visite m'avait tellement déçus que j'avais décidé de ne plus chercher à le voir me privant aussi de ma mère toujours si soumise et obéissante. Je l'appelais au téléphone de temps en temps. Elle me parlait d'elle, de la maison, des voisins et de lui. Ton père a repeint le sous-sol, il a dessiné des paysages sur tous les murs, c'est vraiment joli. Ton père a construit un abri dans le jardin avec des planches et des tuiles récupérées. Ton père est malade mais le médecin a dit que cela ira mieux bientôt. Ton père est occupé à bricoler au sous sol il ne peut pas venir te parler.

Dés le lendemain soir j'ai pris la voiture et je suis parti pour Reims. Il fallait que j'aille le voir, c'était une nécessité, un besoin.  Je suis parti malgré les inquiétudes de ma femme,  et les réticences de ma mère. J'ai conduit toute la nuit de Montpellier à Reims. 900 kilomètres d'autoroute. Je n'arrêtais pas de penser à lui, des souvenirs, des images, des impressions oubliés qui surgissaient. Il adorait conduire la nuit lui aussi. Nous passions toutes nos vacances dans un camping de l'île de Noirmoutier. Il fallait partir à 10 heures du soir pour ne pas manquer le passage du Gois au matin. Nous roulions ainsi toute la nuit les têtes callées dans des oreillers à l'arrière de l'Ariane bleue. Je garde le souvenir des bruits et des odeurs de la route de nuit et de papa conduisant sa famille en vacances en fumant ses gauloises. J'ai commencé à fatiguer après Lyon. Je me suis arrêté dans une station pour boire un café. Il annonçait  à la télé la mort de Henri Salvador. Je me suis mis à fredonner et à rire debout devant la télé comme un idiot. Papa imitait Salvador dans "Ruanita banana" pour me faire rire. Papa avait un rire extraordinaire. Les soirs d'été quand nous jouions dans la rue tard nous l'entendions depuis la cuisine où il regardait avec ma mère les films des Fernandel ou de Louis de Funès. Il a commencé à  neiger vers Dijon. J'ai pensé arrêter et dormir mais j'ai préféré continuer. J'étais bien dans ma voiture avec mes pensées. C'est en prenant de l'essence que je me suis souvenu qu'il m'avait emmené dans son camion citerne faire sa tournée de livreur de fuel. C'était en février. Il neigait comme maintenant. C'est alors que j'approchais de la montagne de Reims que j'ai compris que j'avais construit ma vie en opposition à la sienne. Il représentait l'homme, le père et le mari que je ne voulais pas être et  j'avais terriblement réussis.

Je suis parti de la maison à 18 ans juste après mon bac contre l'avis de maman de ma sœur et de mon frère qui ne vivaient plus à la maison depuis plusieurs années. Je ne supportais plus, les disputes, les violences, les mensonges et les non dits de cette famille. J'ai trouvé du travail à Paris où j'ai rencontré ma femme et les filles sont nées beaucoup  plus tard. J'ai mis longtemps avant d'accepter d'avoir des enfants et de me marier de peur de reproduire le couple de mes parents. Nous nous sommes retrouvé à Montpellier par suite des déplacements professionnels. J'ai aimé la ville, la région la lumière et je me suis dit que nous pourrions être bien là, au bord de la mer et nous avons acheté la maison. Je ne pouvais plus conduire, j'avais mal dans le cou et les yeux me piquaient. Je me suis arrêté sur une aire de l'autoroute. J'ai regardé la neige tomber doucement sur la voiture et les champs. J'avais mis sans m'en rendre compte le plus de distance possible entre mon père et moi et maintenant qu'il était mort je ne voyais plus que le manque que nous avions construit l'un et l'autre. J'ai croisé mes bras sur le volant et je me suis endormis. Comment est-il possible de se tromper autant sur soi et les personnes qui nous aiment?

Je suis arrivé trois heures plus tard.  C'était pour la première fois la maison de ma mère et non la mienne. Je n'avais pas vu ma mère depuis trois ans. Elle a été surprise de  voir à quel point je ressemblais à papa. J'ai visité la maison, le sous-sol, la salle à manger, le jardin, tout était identique et en même temps très différent, plus petit, moins beau et sale souvent. Dans ma chambre mes affaires d'école et mes livres étaient restés tels que je les avais laissé. J'ai feuilleté mes cahiers, des revues de cinéma, des livres d'école. J'ai retrouvé le livre de Roger Ikor "le tourniquet des innocents" avec des phrases soulignées et des annotations dans la marge. Je l'ai vite mis dans ma valise. J'ai redécouvert l'affiche du film de Zulawski "L'important c'est d'aimer". C'était incroyable de redécouvrir cette image et cette phrase accrochée au dessus de mon lit comme un message. Nous avons mangé en silence. J'ai demandé comment cela s'était passé. Mon frère a pleuré. C'était la première fois que je le voyais pleurer. J'ai fait la vaisselle avec maman, j'avais envie de la prendre dans mes bras mais je n'ai pas osé. La voisine était derrière ses rideaux à regarder discrètement vers la maison. Ma femme et mes enfants me manquaient. Je me suis rendu compte que je ne leur avais presque pas parlé de mon enfance, de cette maison ni de ce qu'il m'était arrivé là. Il y avait toujours le grand cadre sous verre avec les photos de famille, certaines étaient à peine visibles recouvertes par d'autres plus récentes. J'ai parlé un peu avec ma sœur. Elle m'a dit que depuis quelques années les parents s'entendaient mieux. Ils sortaient le dimanche dans les bals de village et partaient en voyage de temps en temps. C'est vrai que j'avais reçu des cartes postales de Venise et du Maroc. C'est même papa qui les avait écrites signant "tes parents qui t'aiment" Elle m'a dit aussi que plusieurs fois ils avaient pensé venir me voir mais comme je les appelais rarement ils ne voulaient pas me déranger. Il était évident que papa avait changé mais je n'étais pas là pour le voir.

Maman me demande encore d'approcher du corps. Je me décide à faire quelques pas. Il fait froid dans cette pièce encore plus que dehors. Elle caresse son front et remet en place quelques mèches de cheveux blancs. Elle touche sa cravate et pose une main sur ses mains croisées sur sa poitrine immobile. Elle pleure doucement et essuie les larmes qui coulent sur sa joue. J'ai une peine immense et ces dernières heures depuis Montpellier pèsent des tonnes sur mes épaules. Je suis fatigué, je me sens coupable. J'aimerai tant que ma femme et mes enfants soient là avec moi. Je ne comprends plus pourquoi je n'ai pas voulu qu'elles viennent avec moi. Je m'approche du corps et me penche pour le regarder. Il est beaucoup trop maquillé, c'est ridicule. Je ferme les yeux. Ce n'est pas lui qui est là. Je ne sais plus qui est mon père ni que penser de lui.

Commentaires

C'est très touchant et bien écrit
J'ai l'impression d'avoir déja vécu cela dans ma propre vie

Ecrit par : Annie | samedi, 05 juillet 2008

Je découvre avec plaisir votre blog. Quelle belle écriture et je suis sincère. Je n'ai pas le temps de tout lire aujourd'hui, mais, est-ce de la fiction ?

Ecrit par : louis | dimanche, 06 juillet 2008

Quelle émotion dans ce texte si intime ! Je suis bouleversée et je sais qu'il va m'accompagner longtemps. En terme d'écriture, ce qui est très fort c'est que tu ne parles de ton père que de façon positive. On ne sait pas ce qui vous a séparés même si tu évoques fugacement la mésentente de tes parents. Bref : merci !

Ecrit par : Zoridae | vendredi, 18 juillet 2008

Zoridae = Merci pour ce commentaire, je reviens sur ce texte de temps en temps. C'est bien ça je ne voulais pas parler du négatif seulement l'évoquer et montrer le trouble, le cheminement, les questions et le sentiment de c'être trompé peut être.

Ecrit par : Marc | vendredi, 18 juillet 2008

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