samedi, 31 mai 2008
Papa va rentrer.
C'est moi qui ouvre au docteur Le borgne. Je le conduis dans la chambre. Il pose son gros cartable en cuir sur le plancher et s'assied sur le bord du lit. Il sort ses instruments. Il écoute la respiration de maman avec un stéthoscope collé sur son dos pendant qu'elle tousse et respire fort. Il lui demande sa température puis il prend sa tension. Il réfléchit un peu en regardant le crucifix au dessus du lit puis me demande de venir avec lui dans la salle à manger. J'imagine le pire. Il s'installe sur la table, sort un beau stylo plume et écrit l'ordonnance. Je le regarde faire. J'attends sans rien dire.
-"Ta maman à la grippe, il faut juste qu'elle dorme, un ou deux jours et tout ira mieux. Il faut aller chercher les médicaments. Ton papa va rentrer?"
-"Non, je ne sais pas. Il est routier et des fois il ne rentre pas le soir."
-"Ah c'est dommage, il y une voisine peut-être?"
-"Non personne, moi je peux aller chercher les médicaments à la pharmacie, j'ai mon vélo."
-"C'est bien, va vite les chercher avec l'ordonnance."
Je suis en sueur quand je reviens de la pharmacie malgré le froid et le vent. Maman ouvre les yeux et me sourit. Je pose les médicaments sur la table de nuit au pied de la vierge en plâtre qui brille sous la faible lumière retenue par les volets. Elle s'assied difficilement dans le lit et je l'aide à placer ses oreillers. Je lui donne la bouteille de sirop. Elle boit une petite gorgé et tousse violement, puis elle s'endort épuisée. Elle est vieille comme la grand-mère. Je reste quelques minutes à ses cotés. Je décide de faire le ménage, elle sera contente de moi. Je commence par les poussières avec le chiffon et le balai O-Cédar. Je balaye en faisant attention de ne pas cogner le balai. Je brosse le tapis de la salle à manger et les descentes de lit. Je fais la vaisselle du petit déjeuner et d'hier soir. Je n'allume pas la télé ni la radio et je n'écoute pas de disque. La voisine vient toquer à la porte pour prendre des nouvelles. Je ne réponds pas. J'ai chaud, je suis en sueur, j'ai mal à la tête et j'ai envie de vomir.
Il y a quelque chose d'étrange dans la maison, des odeurs, un silence. Je m'approche de sa chambre puis de son lit sans faire de bruit. Je pose ma main sur son front. Elle est bouillante. Les draps sont trempés. Elle tremble et claque des dents. Je lui parle mais elle ne répond pas. Elle respire mal. J'ai très peur et me dis que le docteur Le Borgne s'est trompé. C'est beaucoup plus grave qu'une grippe. Je vais chercher le Larousse médical dans l'armoire. Je fais comme papa et maman quand c'est moi ou mon frère qui sommes malade. Je vais trouver sa maladie et la soigner. Je cherche les mots fièvre, sueur, température, infection. Je trouve les photos de maladies inconnues. Maman a tous les symptômes et toutes les maladies et pour moi elle va mourir. J'ai les jambes en coton et la tête qui tourne. Je retourne dans la chambre. Je me couche à coté d'elle. Les ressorts du lit grincent sans la réveiller. Je suis malade moi aussi et comme elle je vais mourir. Je me glisse dans les draps humides. Je lui prends la main et la pose sur ma poitrine en la serrant fort. C'est ma maman et je ne veux pas qu'elle meure. Je vais la protéger en restant près d'elle. Je regarde notre reflet dans le miroir de l'armoire. Je suis bien avec elle. Papa va renter ce soir ou demain et nous trouvera, à moins que la voisine ne revienne et n'appelle les pompiers pour casser la porte et nous sauver. Bientôt... j'en suis certain.
00:25 Ecrit par Marc dans Nouvelle, texte bref | Commentaires (32) | Envoyer cette note | Tags : littérature, journal intime, nouvelles, textes brefs, écriture, écritures, blog
Commentaires
quel joli texte!
belle écriture des souvenirs d'enfance.
je me souviens du balai O cédar , nous on disait: passer le balai O cédar, il avait une drôle de forme et on l'utilisait pour lustrer les parquets.
j'allais souligner le fait que tu étais très mignon de faire le ménage et tout, mais en fait dans mon enfance (qui doit se situer grosso modo au même moment que la tienne) c'était normal d'aider les parents dans les travaux ménagers, d'aller faire les courses etc.
Ecrit par : céleste | samedi, 31 mai 2008
Je suis d'accord avec Céleste et j'aime énormément ce texte. On est tout de suite transporté dans l'enfance. En te lisant on tremble avec les fiévreux protagonistes. Merci pour ce beau moment.
Ecrit par : Marie-Georges Profonde | samedi, 31 mai 2008
C'est toujours traumatisant de voir sa maman malade quand on est enfant. On ne sait que faire pour l'aider. idem pour réconforter une maman qui pleure !
L'autre jour, mon grand garçon m'a dit : "dis, Maman, pourquoi est-ce-que tu ne pleures jamais ?" Cela m'a beaucoup touchée.
Ecrit par : Louise | samedi, 31 mai 2008
Céleste - Marie - Louise
Oui bien sur j'ai connu aussi le balai O cédar avec les poils.
C'est aussi l'enfant dans une situation inconnue et malade lui même et qui commence à délirer. Je vais peut être préciser cet aspect du texte.
Ecrit par : marc | samedi, 31 mai 2008
J'aime bien ce texte, surtout le dernier paragraphe.
Cependant, et de ce que j'ai observé, tous les enfants ne sont pas angéliques. Parfois, ils deviennent insupportables, et encore plus exigeants envers leur mère. Parce que l'angoisse les pousse à vérifier qu'elle est bien là pour eux.
Mais je lis ton texte comme un conte, donc c'était juste une remarque sur la réalité des choses telle que je la perçois (tu sais, je ne peux pas m'empêcher d'être prosaïque, comme un besoin de repères, comme un enf ... )
Ecrit par : Audine | dimanche, 01 juin 2008
Bonjour Marc, je découvre ton blog et ta plume avec plaisir.
Ecrit par : Loïs de Murphy | dimanche, 01 juin 2008
Je trouve tout de même ce texte très triste encore... ton enfance semble avoir été loin de l'enfance dorée que l'on imagine toujours pour les autres.
Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | dimanche, 01 juin 2008
Ah oui, transporté dans l'enfance, même un peu trop, là, je suis ému, arg, c'est mal, pitié, je veux revenir à ma machine à café et mon bureau ! :-) Plus sérieusement, tu as rendu quelque chose de très émouvant, avec une simplicité de conte, cette panique d'être abandonné.
Ca ma rappelle bien quelque chose, cette peur lointaine, je l'ai ressentie. Je l'ai retrouvé aussi chez mon fils, il y a peu, quand sa mère était malade, cette façon de refuser totalement qu'une des fondations de sa vie s'affaiblisse... c'était inacceptable.
Ecrit par : balmeyer | lundi, 02 juin 2008
Tellement réaliste ,les enfants redoublent d'effort quand maman est malade , je le suis très rarement ,ils me bichonnent , c'est touchant.
le balai O' Cédar , remplacé de nos jours par le swiffer que mon fils agite en cas d'urgence .Par contre la Larousse médical pas question de mettre le nez de dans ,Doctissimo non plus ,ç'est terrifiant !
La peur de devenir orphelins , ma mère avait un cancer ,on a jamais su que c'était si grave , tant mieux , il faut aussi rassurer les enfants , ne pas tout dire .
Ecrit par : Jeanne | lundi, 02 juin 2008
Très émouvant ton texte Marc ! ;-)
Adorable ce petit garçon qui prend soin de sa maman et qui est terriblement inquiet pour elle...
Je me souviens du jour où j'ai pris conscience de la mort, du coup, il m'a été impossible de dormir, pensant que peut-être maman allait me quitter pendant la nuit ! ;-)
Merci de ta visite, tu vois j'en fait autant ! ;-)
Je vais découvrir la suite...
Ecrit par : kris | mardi, 03 juin 2008
Les mamans, c'est bien connu, ce sont les dieux. De tout. Les plus belles, les meilleures. Et puis un jour, on les deteste. Quand même. Faut pas oublier;-)et puis, on pardonne.
Ecrit par : tifenn | mardi, 03 juin 2008
Non seulement, tout ce qui est dit si-dessus est juste, mais en plus, on ressent carrément de l'angoisse.
L'inquiétude démesurée de l'enfance dans une certaine mesure. Bravo !
Ecrit par : Dorham | mercredi, 04 juin 2008
Ton texte est émouvant. Il me fait penser à certains souvenirs de mon enfance. Ma mère allait mourir.
Ecrit par : nina de zio peppino | mercredi, 04 juin 2008
Je n'ai pas aimé ton texte. Trop de pathos. Les commentaires sont débiles!
Il faudrait travailler encore, cela dit tu es dans la bonne voie, tu as raison d'essayer de faire des textes plus longs, plus aboutis, tu as compris, l'écriture c'est du travail. Bon courage donc.
Ecrit par : Ulyssa | mercredi, 04 juin 2008
"Trop de patausse"
?????
Ecrit par : Dorham | mercredi, 04 juin 2008
Dorham, j'ai tiqué aussi, je voulais répondre, mais je me suis abstiendu... :)
Laule. "l'écriture c'est du travail. Bon courage donc."...
Ecrit par : balmeyer | mercredi, 04 juin 2008
Ben oui tu sais Dorham, patausse comme dans :
"avec mes grands pieds, je me sens patausse".
ou alors :
"y a trop de gadoue, je patausse pas mal".
Sur ce, je retourne travailler mon écriture.
Ecrit par : Audine | mercredi, 04 juin 2008
Ou, ça veut dire "patausse" à mon pote...
Une sorte de revival...en verlan sur verlanisé...
Balmeyer, Marcel Houdini est partout je crois.
Au moins, il a envie de rire...ça change...
Ecrit par : Dorham | mercredi, 04 juin 2008
Le principal c'est de ne pas oublier qu'il ne faut pas mélanger la compassion et le compassionnel moi j'dis.
Ecrit par : Audine | mercredi, 04 juin 2008
Je ne sais pas quel âge à l'enfant qui parle ainsi mais il doit être jeune... C'est une vision personnelle de la maladie de sa mère. Bon après midi.
Ecrit par : elisabeth | mercredi, 04 juin 2008
Tiens, d'ailleurs, je vais écrire une lettre à Shakespeare pour lui dire que son Hamlet, c'est vraiment traup de patausse...
Ouais, militons pour la destruction du "o" !
Ecrit par : télétubs | mercredi, 04 juin 2008
Pour moi le pathos semble dire que le ton, les mots sont exagérés. Ce n'est pas compliqué et je peux comprendre cette façon de voir mon texte. Je connais bien Ulyssa et il n'y a pas de souci, elle a déjà fait des commentaires positifs et agréables de même pour Amélia qui me fait des commentaires différents.
Calmez-vous Dorhan et Balmeyer pourquoi ces commentaires inutiles ?
Elisabeth pour moi l'enfant a une dizaine d'année donc il y a exagération et amplification des sentiments d’où cette sensation de trop et d'exagération.
Je suis également d'accord sur le fait que ce texte demande plus de travail, il y a des facilités certainement. Les textes que l'on lit sur les blogs son parfois édités sans recul, ils sont parfois prétentieux et parfois ils sont très réussis.
J'ai donc parfaitement entendu les différents avis exprimés là.
Ecrit par : Marc | mercredi, 04 juin 2008
Marc, il est très joli ce texte, ce que tu as parfaitement réussi, c'est de nous faire oublier l'adulte qui écrit. Je lis et je vis le récit au travers des yeux d'un petit garçon. Continue, un texte sensible.
Ecrit par : agathe | mercredi, 04 juin 2008
Oh, non, pas d'excitation, c'est juste des blagues.
Le "travail" sur l'écriture est à mon sens quasi impossible sur un blog. Comme tu le dis si bien, on est dans l'instantané, dans le quotidien. Pour la lecture, ce n'est pas si aisé non plus, on est finalement habitué au papier. A faire défiler ses tonnes de mots.
Plus généralement, sur le pathos, je ne suis pas d'accord. C'est une tendance dans la lecture de nos jours. On voudrait que tous les textes soient équilibrés. C'est impossible et surtout, c'est souhaiter que tous les textes soient uniformisés, normalisés et sages comme des images. Si l'excès de pathos est justifié par le choix du sujet et des personnages, ça me va. Il en va de même pour les autres traits que l'on stigmatise bien trop souvent : le nombrilisme, l'apitoiement...etc...
Pathos n'est pas forcément caricature.
Certains arts reposent essentiellement sur le pathos. En musique par exemple, le blues ou le fado portugais. C'est une surexpression de l'existence. Les pièces "antiques" de Shakespeare sont complètement démesurées par exemple. Des torrents de sang, de soliloques déments, de fureur. C'est presque gore.
Bref, le tout est d'assumer son texte.
Qu'il soit bon ou mauvais.
Tu es finalement le seul à pouvoir nous dire si tu crois avoir atteint ta cible.
Nous, on a peut-être rien compris.
Bref, ce que je veux dire, c'est que toute lecture devrait être humble...(si possible, ce n'est pas toujours mon cas, hein !, je m'inclus donc !)
Ecrit par : Dorham | jeudi, 05 juin 2008
Pour moi ce texte me convient. Je l'ai fait honnêtement, je l'ai regardé, travaillé pendant 2 semaines. Je suis parti de l'enfant, de la vision de l'enfant et c'est ce que vous avez vu en premier et compris. J'ai tenté le regard extérieur de l'adulte sur l'enfant qu'il était mais cela ne marchait pas. Je suis donc resté uniquement sur la vision de l'enfant, une vision qui se déforme à cause de la fièvre et de la solitude. Je trouve qu'il a des faiblesses. Je ne vais pas au bout de ce que je veux dire. Il y a comme une retenue, une pudeur. Je ne sais pas trop.
J'ai maintenant toujours peur de faire trop long et de perdre le lecteur. Je garde l'idée de travail nécessaire. Je sais que le blog c'est l'écris de l'instant du spontané mais je choisis maintenant de prendre mon temps, je ne veux pas être dans l'urgence de faire une note.
J'attends de mes visiteurs une lecture et s'ils le désirent des commentaires honnêtes, drôles, sensibles etc...
Ok et à bientôt tous, pour d'autres textes et lectures.
Ecrit par : Marc | jeudi, 05 juin 2008
Désolé pour les plaisanteries ! Je en connaissais pas Ulyssa, et son commentaire me semblait lapidaire et injuste ! Pour moi, le pathos c'est sommer le lecteur de s'attendrir en utilisant, instrumentalisant, quelque chose d'émouvant. Là, bien au contraire, c'est émouvant parce que retenu...
Ecrit par : balmeyer | jeudi, 05 juin 2008
beau texte , je reviendrai . Amicalement
Ecrit par : thierry Nogier | jeudi, 05 juin 2008
t'inquiète pas, ils vont arriver les pompiers...
j'espère...
merci pour ce très beau texte
Ecrit par : arpenteur | jeudi, 05 juin 2008
Il faudra une suite...
Ecrit par : Pierre-Yves | vendredi, 06 juin 2008
Je ne vois pas où est le pathos, puisque tout est purement factuel. Le pathos, c'est ce qu'on ressent, nous, lecteur, à s'imaginer dans cette situation, ou - pire - à imaginer son propre enfant dans cette situation. C'est très réussi, je trouve.
Ecrit par : Justine | vendredi, 06 juin 2008
Ce texte est très touchant
Je suis d'accord avec toi : les mamans ne devraient jamais étre malade, c'est impensable pour un enfant!!
Biz
Ecrit par : annie | mercredi, 11 juin 2008
Je sais pourquoi tu peux aimer ce que j'écris. Oui, je le sais avec ce texte-là.
Alors tu peux aussi fouiller dans tous les liens qu'il y a sur ma page parce que tous ces gens sont comme toi, sensibles et à fleur de peau.
Ecrit par : soleildebrousse | dimanche, 15 juin 2008
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