mercredi, 28 mai 2008

Des lendemains.

(Fiction Mai 2008) Je baisse le nez sur ma tasse, et mon café refroidit doucement. Le repas était franchement moyen. J'ai reculé le moment de te parler. Je me disais à chaque plat, maintenant je le dis et je n'ai toujours rien dit. Je suis vraiment lâche.

 

Un autre couple est assis deux tables plus loin sur la gauche. Je n'arrête pas de les regarder. Il pose sa main sur la sienne et les deux mains restent ainsi l'une sur l'autre, sur la table, entre la corbeille à pain et la bouteille d'eau. Elle libère sa main rapidement pour prendre un verre d'eau. Il y a deux ans nous étions là, dans le même restaurant presque à la même table et nous fêtions notre première année de vie commune. Je trouvais que les couples autour de nous étaient heureux et détendus. J'étais persuadé que, comme nous, ils allaient, après le repas, rentrer chez eux et faire l'amour. Aujourd'hui je pense qu'ils se séparent tous. Tu as toujours mangé tes glaces lentement. Tu la laisses fondre un peu puis tu prends avec le bout de ta cuillère des petits morceaux, comme le faisait Isabelle Huppert dans la Dentellière. C'est un des premiers films que nous avons vu ensemble. Tu te souviens. Nous n'avons pas fait l'amour depuis plus d'une semaine. Je me dis qu'ainsi tu vas comprendre  et me poser des questions ou te douter de quelque chose mais tu ne me demandes rien.

 

Non, s'il te plait, laisse sonner ton portable. C'est encore ton amie. Elle va te parler et tu n'arriveras pas à t'en débarrasser. Tu n'as jamais su donner des limites aux personnes que tu estimes, et ils en profitent. Tu es vraiment une belle personne, intelligente, douce et jolie. Je ne te mérite pas. J'aime bien le mouvement que tu fais avec ta tête pour écarter tes cheveux et poser ton portable sur l'oreille. Tu n'aurais pas du me présenter tes parents, ton frère et ton cousin au Noël dernier. Nous avons passé une bonne soirée. Je n'ai jamais connu de Noëls comme ça. Pour moi Noël, c'est un père absent qui n'appelle jamais, ne fait pas de cadeau et a oublié femme et enfants. J'aime beaucoup ta famille. Ils vont me détester maintenant et eux aussi vont avoir de la peine. Tu fermes le portable et le range dans le sac que je t'ai offert pour ton  anniversaire. Ta glace a presque totalement fondu et j'ai fini mon café. Je n'ose toujours pas te parler, j'ai peur de te faire mal.

 

J'ai refusé plusieurs fois de me marier avec toi, malgré ton envie de faire la fête, de me prouver ton amour et de nous accrocher l'un à l'autre pour la vie. Je t'ai trompé souvent. Tu te souviens de la voisine au premier étage de notre immeuble. La petite blonde avec le chien qui aboyait sans arrêt. Je l'avais rencontré à la fête du quartier. J'ai laissé plusieurs fois les numéros de téléphone des femmes que je rencontrais  dans les  poches de mes pantalons. Tu n'a jamais rien deviné, rien vu, rien trouvé. Tu as confiance. C'est dans ta nature la confiance. S'il te plait, arrête de me parler du prochain appartement qu'il faudra trouver bientôt. Il n'y aura pas de prochain appartement avec une chambre supplémentaire pour le bébé. Tu n'aurais pas du arrêter ta pilule sans me le dire. C'est incroyable ça. Tu sais que je ne veux pas d'enfant, il me fait peur ce bébé que tu as gardé.

 

Je pense à toutes ces années passées ensemble. Tu te souviens du voyage à Londres,  tu avais peur de passer sous le tunnel de la Manche et tu es restée dans mes bras pendant tout le trajet. Je n'oublierai jamais ta peau ni l'odeur de ton sexe et les textos que tu m'envoyais sans arrêt. Nous avons vécu tellement de bons moments ensemble. Notre vie était légère à l'époque, maintenant  elle est devenue grave et lourde. Je ne comprends pas comment j'ai pu en arriver là et pourquoi je reste sans voix. Je cherche sans trouver. 

 

Tu as fini ta glace. Tu poses ta main sur la mienne en souriant. Je l'enlève immédiatement. Les gens commencent à partir et les serveurs à ranger les tables. Je vais me lever moi aussi, payer l'addition au bar et sortir de ce restaurant et de ta vie. Excuse moi pour le mal que je vais te faire mon amour. Je suis aussi lâche que mon père.  Je suis certain que tu auras de beaux lendemains... mais sans moi.

Commentaires

C'est cruel la fin ! Ce n'est qu'une fiction mais je n'aime pas ce genre d'histoire....
Bonne soirée Marc.

Ecrit par : elisabeth | mercredi, 28 mai 2008

Bouleversant! Ça sème quelques doutes chez toute lectrice le moindrement sensible...

Ecrit par : Zoreilles | jeudi, 29 mai 2008

je confirme , je n'aime pas trop ce genre de fin, cette manière de tourner autour du pot avant l'annonce de la rupture,quitter , être quitté , ça donne tant de blessures,de chagrin .Mais c'est une fiction ..

Ecrit par : Jeanne | jeudi, 29 mai 2008

Il n'y a pas de jolie façon de rompre. C'est toujours moche, difficile, douloureux. Et pourtant, impossible d'éviter la fin, tout ce qui nait doit mourir un jour.
J'aime les fins, puisqu'elles sont toujours précédées d'une histoire.

Ecrit par : M. | jeudi, 29 mai 2008

J'avais envie de parler d'une rupture. J'avais aussi envie de parler d'un homme qui ne parle pas, qui ment, qui a la sensation d'être coincé, enfermé et pour qui la seule issue est la fuite. La fin est donc forcément cruelle, brutale et sans parole et c'est pour cela que vous ne l'aimez pas. Je pense les hommes peu courageux dans ces situations.(j'ai fais quelques modifications sur ce texte)

Ecrit par : Marc | vendredi, 30 mai 2008

J'aime beaucoup ce texte Marc.
Je trouve que c'est une très exacte description, de la lâcheté mais la lâcheté contre soi aussi.
C'est vrai que c'est tuant la lâcheté des hommes. Mais là, il y a des choses qui m'ont touchée (peut être le vécu ...) : l'insertion dans la famille de l'autre (c'est très fort ce passage je trouve) et aussi la décision (casus belli) de faire un enfant "sans" l'autre.
En somme : le délitement implacable de l'amour.
Personnellement, je préfère ce texte à celui d'au-dessus.
Je dois être un brin sadique ??

Ecrit par : Audine | dimanche, 01 juin 2008

Que dire ?
- J'aime ton texte parce qu'il est tellement vrai... mais aussi :
- je n'aime pas, parce qu'il est trop vrai ! ;-)

Le ton est juste...
Et puis on se met à la place de cette femme, pas seulement parce qu'elle aime laisser fondre sa glace, ou parce qu'elle a beaucoup de mal à "donner des limites aux personnes qu'elle estime" (comme moi !), mais aussi parce qu'elle est quittée, abandonnée...
La fin d'une histoire d'amour est toujours douloureuse... ;-(

Ecrit par : kris | mardi, 03 juin 2008

Moi j'étais persuadée que c'est elle qui allait lui dire quelque chose... à cause de cette "amie" trop présente... je m'attendais juste à ce qu'elle l'ait un peu utilisé ...cet homme maintenant qu'elle attendait un bébé, quel utilité il aurait pu avoir ?
mais ... c'est ça la fiction aussi !

Ecrit par : soleildebrousse | dimanche, 15 juin 2008

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