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jeudi, 15 mai 2008

Secrets de famille.

(Fictions Avril 2008) J'ai remplacé le grillage du jardin de la grand-mère par un mur en briques. Elle m'a demandé de poser des morceaux de verre sur l'arrête du mur pour être certaine que personne n'essayeraient de voler à nouveau ses poules et ses légumes. J'ai posé un verrou sur la porte d'entrée et une chaîne sur la grille de la cour pour la rassurer. Le travail est terminé. Elle me propose de venir boire un café dans la cuisine avant mon départ. La cuisine est la seule pièce que je connaisse de la maison d'enfance de ma mère. C'est là que la grand mère nous recevait les Dimanches et les jours de l'an quand nous allions la voir avec les parents et mon frère. Les enfants n'avaient pas le droit d'aller dans les autres pièces et nous étions toujours dehors.

Nous sommes assis l'un en face de l'autre. Elle me parle de ses nouveaux voisins qu'elle trouve trop bruyants et du jeune médecin jamais à l'heure qui la visite deux fois par semaine. La conversation s'arrête. Je suis mal à l'aise. Je regarde les photos de mon arrière grand père mort d'un cancer. Je n'avais jamais remarqué, comme le grand père est jeune sur cette photo. Ma mère ne l'a jamais connu. Il n'y a aucune photo des deux maris suivant, morts bien avant ma naissance. Elle se lève pour prendre une boite en fer ronde et rouge posée sur la cheminé. Elle en sort deux billets qu'elle pose au milieu de la table à coté de la boite de sucre. Je me sens humilié sans savoir pourquoi, mais j'accepte l'argent. J'en ai besoin. Je suis en arrêt maladie depuis 4 semaines. Je la remercie, en fourrant les billets dans ma poche.

Elle est assise sur sa chaise, le buste droit, rigide et la tête penchée vers l'avant. Je ne peux pas m'empêcher de remarquer les ressemblances avec ma mère. Les yeux noirs et les pupilles à peine visibles. Le visage sombre et dur parcouru de rides, profondes comme des cicatrices, autour des lèvres et sur les joues. Je suis toujours aussi fasciné par ses cheveux extrêmement blancs et lumineux comme l'étaient ceux de ma mère. La cheminé est condamnée, elle a été remplacé par un radiateur électrique dont la lumière rouge s'allume régulièrement en faisant un petit clic. Je lui propose de l'aider pour d'autres travaux quand elle le voudra. Elle ne me répond pas. Elle dort. Je suis sur le banc où ma mère et ses frères et soeurs s'asseyaient pour les repas. Une famille de 10 enfants dont ma mère était l'aînée. C'est elle qui préparait les repas, servait à table, nettoyait la maison et s'occupait du linge. Elle me parlait aussi de temps en temps du beau père. Il était violent, alcoolique et terrorisait ma mère.

Je regarde cette cuisine qui n'a jamais changé. Les objets sont pour moi des témoins muets. Le lit sous l'escalier, l'évier en pierre grise usé sur les bords, la machine à coudre Singer, l'horloge avec ses chiffres dorés que je croyais en or. Je  préfère regarder par la fenêtre. Le talus devant la maison est minuscule alors que dans mon enfance il était gigantesque. Nous y faisions chaque premier de l'an avec mes cousins et mes cousines des parties de luge fantastiques.

Mon père n'aimait pas la "vielle" comme il l'appelait et rechignait toujours à venir la voir. Il la trouvait sans cœur et injuste. Je suppose que c'est à cause de la caution qu'elle n'avait jamais voulu leur accorder quand ils avaient voulu acheter une maison, mais aussi à cause des anniversaires et noëls sans cadeau ni étrenne. J'ai le souvenir de ma mère en pleure dans la voiture alors que nous rentrions de chez la grand mère. J'étais trop jeune pour comprendre ou poser des questions. Papa devait savoir ce quelle avait vécu de si terrible ici et qui  la faissit souffrir. Il est trop tard maintenant. Papa et maman sont morts et les secrets sont enterrés avec eux.

Elle m'a encore demandé si j'avais une femme et des enfants. J'ai de nouveau répondu non. Elle trouve que, quand même à mon âge, cela devrait être fait depuis longtemps. Elle en a profité pour me parler de mes périodes de chômage ou de mes arrêts maladie réguliers. Papa avait raison. Elle pense que j'attends l'héritage,  la maison, les meubles, le verger ou peut être de l'argent caché quelque part. Je cherche des indices, des preuves pour comprendre et continuer à vivre. Je suis le seul à venir régulièrement. Elle a fait le vide autour d'elle. Dans 3 semaines, il y aura d'autres choses à réparer. Je reviendrai  et peut être que je comprendrai. Je reprends une gorgée de café. Maman aussi aimait la chicorée dans le café. Le couvercle d'une casserole sur la cuisinière claque, laissant échapper de la vapeur d'eau, c'est le seul bruit avec le radiateur et l'horloge. Il faut que je rentre, je n'aime pas conduire la nuit. Je la regarde dormir, les mains croisées sur le ventre. Je sais qu'il y a derrière la porte après un couloir étroit une salle plus grande. Ils y faisaient les repas de communions, de baptême, de fête de village. C'est là que dormaient les ouvriers pendant les moissons. Un escalier en bois conduit à 3 chambres puis au grenier.

J'étouffe. J'ai envie d'aller ouvrir toutes les portes, les armoires, les tiroirs, les coffres et les fenêtres. J'ai envie de tout foutre par terre, d'ouvrir le cerveau de cette vielle femme et de l'obliger à me dire ce qui c'est passé. Je reste assis à la regarder dormir. Je passe machinalement un doigt sous le rebord de la table. Maman me racontait qu'elle y collait les chewing-gums interdits pendant les repas. Je souris, de ma bêtise. Je termine mon café et je pars en fermant doucement la porte pour ne pas la réveiller. Je descends le chemin vers ma voiture et ferme le portail avec la chaîne.  

 

Commentaires

C'est toujours nostalgique... j'imagine ce temps suspendu, cette femme qui garde pour elle tes souvenirs enterrés. Mais je trouve normal qu'elle paye ton travail, cela n'a rien d'humiliant.

Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | jeudi, 15 mai 2008

Ca sent le vécu. La vieille du même sang mais inconnue. Laisser de côté pour des ouvenirs trop pénibles. On ferme la porte pour ne pas voir. On ne dis pas les bons mots, on ne pose pas de questions. On attend un geste, une explication; ils resteront peut-être toujours une interrogation, il n'y aura peut-être jamais de réponse. Alors, quels souvenirs laisser à notre tour? quel secret à cacher?

Ecrit par : tifenn | jeudi, 15 mai 2008

dans ma fiction, je l'aurais sauvagement assassinée !!!

Ecrit par : Louise | vendredi, 16 mai 2008

Et toujours cette précision des mots, cette économie du discours, cette peinture juste et fine des situations...

Ecrit par : Shaggoo | vendredi, 16 mai 2008

La précision du décor est parlante ,ces lieux qui deviennent brusquement inertes alors que nos têtes sont remplis de souvenirs .Percer un mystère , rester détaché ,fuir ,ne pas poser de questions et proposer de revenir .Ce nouveau type d'écriture te va bien,continues Marc..

Ecrit par : Jeanne | vendredi, 16 mai 2008

Tu as mis certainement un peu de ton enfance dans ce texte. Dans certaines familles, je me souviens qu'on ne vivait que dans une seule pièce pour ne pas salir. Souvent la cuisine servait de pièce à vivre. Ce n'était pas commode ces maisons anciennes où la salle à manger était loin de la cuisine. Je comprends alors qu'on ne vivait que dans une pièce.

Ecrit par : elisabeth | dimanche, 18 mai 2008

les secrets de famille… ça se transmet et inconsciemment ça guide nos vies… en examinant autour de soi, on voit que des choses se repetent… on peut retrouver le lien qui menent droit à ces secrets…

Ecrit par : yoyostereo™ | mardi, 27 mai 2008

ça : "La cheminé est condamnée, elle a été remplacé par un radiateur électrique dont la lumière rouge s'allume régulièrement en faisant un petit clic".. cela me semble venir d'un esprit qui cherche... j'aime beaucoup.
L'ensemble, j'aime énormément.
Si le texte ne donne pas lieu à une suite, moi j'aurais aimé que la phrase "l'obliger à me dire ce qui c'est passé" n'a aucune raison d'être et à mon humble avis, le texte s'en passe très bien tel qu'il est fagoté.... parfois il y a des lieux, des moments qu'on s'impose sans trop savoir pourquoi... un jour peut-être les réponses viendront d'elles-mêmes.

Ecrit par : soleildebrousse | jeudi, 19 juin 2008

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